Cet entretien est une synthèse éditoriale des témoignages recueillis auprès de plusieurs acteurs culturels franco-russes par notre rédaction. Il se présente sous la forme d’un entretien avec Sonia Lefort, dont le profil est celui d’un composite représentatif des directrices artistiques et médiatrices culturelles franco-russes actives à Paris.
En 2026, la culture est devenue l’un des espaces où la relation France-Russie continue d’exister, sur un mode transformé mais réel. Les institutions ont reculé ; les individus ont avancé. Artistes exilés, associations culturelles, mélomanes, amateurs de ballet et de littérature russe : une communauté culturelle française russophile maintient des liens que les diplomates ne peuvent plus assumer. Sonia Lefort est l’une de ces médiatrices.
Directrice artistique, espace culturel franco-russe à Paris
15 ans d'expérience en médiation culturelle bilatérale. Ancienne programmatrice à l'Institut français de Moscou.
L’état des échanges culturels France-Russie en 2026
Marc : Quel bilan faites-vous des échanges culturels France-Russie en 2026 ? Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, où en est-on ?
Sonia : Le paysage a été radicalement reconfiguré, mais pas effacé. Ce qui a disparu, ce sont les grandes structures institutionnelles bilatérales : les accords culturels entre États, les co-productions officielles, les échanges de résidences artistes dans un cadre gouvernemental. L'Institut français de Russie a suspendu ses activités à Moscou. Du côté russe, les structures financées par l'État russe pour promouvoir la culture en France ont été mises sous surveillance ou fermées.Ce qui reste, c’est un tissu très actif de relations informelles : des artistes russes qui vivent en France et travaillent ici, des associations culturelles qui organisent des concerts, des projections de films, des cours de langue. Et une demande du public français qui ne s’est pas tarie. Le ballet russe, la musique classique, la littérature continuent d’attirer. Les abonnés du Bolchoï en diffusion HD dans les salles françaises n’ont pas diminué. Les ventes de romans de Dostoïevski ou de Boulgakov ont même augmenté.
Marc : C'est surprenant. On aurait pu s'attendre à un effet de rejet vis-à-vis de la culture russe en général.
Sonia : La France a une relation historique assez sophistiquée avec la culture russe qui lui permet, mieux que d'autres pays, de faire la distinction entre un État et une civilisation. Les Français qui aiment Tchaïkovski ou Dostoïevski ne les voient pas comme des représentants du Kremlin. Cette distinction — que certains pays nordiques ou baltes ont eu plus de mal à maintenir — est précieuse. Elle permet à la culture russe de rester un espace de dialogue même quand la politique l'interdit.Cela dit, il y a eu des cas d’annulations de concerts ou d’expositions, souvent sous pression institutionnelle ou par autocensure préventive. Des chefs d’orchestre russes ont refusé de condamner la guerre et ont vu leurs contrats annulés. Ces décisions sont complexes — elles touchent à la liberté artistique et à la responsabilité politique en même temps.
Les artistes russes à Paris : une nouvelle communauté culturelle ?
Marc : Vous parlez d'artistes russes qui vivent en France. Avez-vous l'impression qu'une nouvelle émigration culturelle russe est en train de se constituer à Paris, comme dans les années 1920 ?
Sonia : La comparaison avec les années 1920 est tentante mais inexacte. L'émigration blanche des années 1920 était une rupture totale et définitive — les émigrés savaient qu'ils ne rentreraient probablement jamais. L'émigration actuelle est plus ambivalente. Beaucoup de Russes installés à Paris depuis 2022 espèrent encore rentrer un jour, gardent un pied dans les deux mondes, maintiennent des liens professionnels et familiaux en Russie.Ce qui est vrai, c’est qu’une communauté culturelle russophone très active s’est reconstituée à Paris en peu de temps. Des revues littéraires en russe sont publiées ici. Des soirées de lecture de poésie, des projections de films, des concerts de chambre se tiennent dans des espaces souvent informels — appartements, librairies, petites salles associatives. C’est très vivant, mais c’est encore fragile.
L’histoire de l’émigration russe en France, que retrace notre dossier sur les deux siècles d’échanges France-Russie, montre que ces communautés culturelles en exil ont souvent produit des œuvres majeures — et que Paris a toujours joué un rôle particulier dans cette dynamique.
Marc : Quels artistes russes récemment installés en France vous semblent particulièrement importants à suivre ?
Sonia : Je suis volontairement prudente sur les noms, car la situation de chaque personne est personnelle et souvent délicate. Mais je peux dire que dans les domaines du théâtre, de la musique de chambre et de la littérature, il y a des talents réels qui cherchent à se faire connaître du public français. Le problème est structurel : les grands financeurs culturels français — DRAC, fondations, ministère de la Culture — n'ont pas encore développé de politiques claires d'accompagnement des artistes russes exilés. Il y a un retard institutionnel par rapport à l'Allemagne, par exemple, qui a mis en place des programmes d'accueil beaucoup plus rapides.
Comment programmer la culture russe dans le contexte actuel
Marc : Concrètement, dans votre espace culturel, comment naviguez-vous entre la volonté de continuer à présenter la culture russe et les pressions politiques ou l'autocensure ?
Sonia : Notre principe est simple : nous programmons de la culture, pas de la politique. Nous présentons des artistes, pas des États. Et nous avons une règle claire : nous ne recevons pas de financement de l'État russe, et nous ne programmons pas d'artistes qui ont publiquement soutenu la guerre.Dans ce cadre, la liberté est grande. Nous avons organisé des récitals de pianistes russes exilés, des lectures de poètes russes contemporains opposés au régime, des projections de films de cinéastes russes indépendants. Nous avons aussi présenté des compositeurs russes du XXe siècle — Chostakovitch, Prokofiev, Schnittke — dont les œuvres sont un trésor commun de l’humanité qui n’appartient pas au Kremlin.
La difficulté est parfois avec le public, pas avec nous. Certains visiteurs arrivent avec une méfiance préalable, une suspicion que présenter de la culture russe est une forme de complicité. C’est un travail pédagogique permanent.

Le public français et la culture russe : une relation qui dure
Marc : Vous dites que le public francophone russophile ne s'est pas tari. Qui est-il en 2026 ?
Sonia : Il est très divers, ce qui me frappe toujours. Il y a bien sûr la communauté russe elle-même — des Russes installés en France depuis longtemps, des franco-russes de deuxième génération. Mais il y a aussi un public français pur — des retraités qui ont appris le russe dans les années 1970-1980, des étudiants en slavistique, des mélomanes attirés par le répertoire, des lecteurs de Tolstoï et de Dostoïevski qui veulent aller plus loin dans leur connaissance de la culture. Et de plus en plus, un public jeune qui découvre la culture russe par le biais du cinéma (Zviaguintsev, mais aussi Sokourov) ou de la musique.Ce qui me touche, c’est la fidélité de ce public. Même dans les périodes difficiles, les gens viennent. Il y a un sentiment, je crois, que la culture russe appartient à un patrimoine commun de la civilisation européenne — Tchekhov, Tchaïkovski, Boulgakov ne sont pas plus « étrangers » aux Français que Shakespeare ou Mozart.
Ballet, opéra, cinéma russe — ce qui continue à attirer
Marc : Quels arts russes attirent le plus le public français en 2026 ?
Sonia : Le ballet reste le premier vecteur d'attraction. La réputation du ballet russe — Bolchoï, Mariinski, école Vaganova — est tellement ancrée dans la perception française que même dans un contexte tendu, le public vient voir les productions russes diffusées en HD ou les danseurs d'origine russe qui se produisent en Europe. La technique russe a un prestige que rien n'a érodé.La musique classique est également très présente. Tchaïkovski, Rachmaninov, Chostakovitch figurent dans tous les programmes des orchestres français. Les pianistes russes — génération de l’après-Richter, Kissin, Sokolov, Pletnev — continuent de remplir les salles. Et le cinéma, notamment les films de Zviaguintsev, continue d’être projeté dans les salles d’art et essai et les cinémathèques.
Ce qui est plus difficile, c’est la culture contemporaine russe post-2022. Les romans récents, la scène théâtrale contemporaine, la musique pop et électronique russes — tout ce qui était vivant et expérimental en Russie avant 2022 est maintenant soit étouffé dans le pays, soit dispersé dans l’exil et encore peu visible en France.
La langue française et la russophonie : un pont qui résiste
Marc : La langue est-elle encore un facteur de rapprochement entre France et Russie ?
Sonia : Absolument, et c'est l'un des éléments les plus solides du pont franco-russe. Le français a été la langue de l'aristocratie russe pendant deux siècles — les personnages de Guerre et Paix parlent français entre eux. Cette relation historique à la langue française s'est transmise. Et en sens inverse, la russophonie française reste significative : des milliers de Français parlent russe, beaucoup d'universités maintiennent des départements de slavistique actifs. Pour ceux qui souhaitent apprendre la langue et ainsi accéder directement aux textes dans leur langue originale, le site [langue-russe.fr](https://www.langue-russe.fr/) est une ressource précieuse.Ce qui a changé, c’est que l’apprentissage du russe n’est plus autant motivé par des raisons professionnelles ou diplomatiques. Les Français qui apprennent le russe aujourd’hui le font par passion — pour la littérature, le cinéma, la musique, les voyages. C’est une motivation plus solide, plus durable.
Marc : La communauté orthodoxe russe en France joue-t-elle encore un rôle dans ces échanges culturels ?
Sonia : Oui, et c'est souvent sous-estimé. Les cathédrales orthodoxes russes de Paris — la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru, et la nouvelle cathédrale Sainte-Trinité du quai Branly — sont des centres culturels autant que des lieux de culte. Des concerts de musique sacrée, des expositions d'icônes, des conférences s'y tiennent régulièrement. La communauté orthodoxe russe en France a une longue histoire d'entretien du patrimoine culturel russe — le site [heritagerusse.fr](https://www.heritagerusse.fr/) en documente bien les dimensions patrimoniales. Beaucoup de Russes nouvellement arrivés trouvent dans ces lieux à la fois une communauté et un lien avec leur culture d'origine.
Que peut-on attendre des échanges culturels en 2027-2028 ?
Marc : Comment voyez-vous l'évolution de ces échanges dans les prochaines années ? Y a-t-il des raisons d'être optimiste ?
Sonia : Je suis fondamentalement optimiste pour la culture, même quand la politique est à l'arrêt. Les cultures trouvent toujours un chemin. Les artistes russes en exil vont continuer à créer, à se faire connaître, à tisser des réseaux avec leurs homologues européens. Les jeunes générations françaises et russes vont continuer à se retrouver autour de valeurs artistiques communes — la musique, la danse, le cinéma n'ont pas de passeports.Ce que j’espère pour 2027-2028, c’est une structuration plus solide du soutien aux artistes russes exilés — des résidences, des bourses, des traductions. Et une reprise progressive, peut-être plus discrète mais plus authentique, des échanges entre créateurs des deux pays. La culture a souvent précédé la diplomatie dans l’histoire des relations franco-russes — elle l’a déjà fait après la Révolution de 1917 et après la Guerre froide. Elle le fera encore.

Questions rapides : idées reçues sur les échanges franco-russes
La culture russe est-elle incompatible avec les valeurs européennes ? Non. Tolstoï prônait la non-violence et l’anarchisme chrétien. Dostoïevski mettait en scène la dignité des plus humbles. Tchekhov dénonçait la bureaucratie et l’inertie sociale. La culture russe classique est traversée par des valeurs universelles — la liberté, la dignité humaine, la résistance au pouvoir arbitraire.
Tous les artistes russes soutiennent-ils la guerre ? Non, loin de là. La majorité des artistes russes qui vivent en Europe ont pris des positions publiques contre la guerre, souvent à un coût personnel et professionnel considérable. Certains ont perdu leur poste, d’autres ont été harcelés ou menacés en Russie.
Les échanges culturels franco-russes sont-ils une forme de “soft power” au service du Kremlin ? Non, si les échanges sont indépendants du financement étatique russe. La distinction est importante : programmer Tchaïkovski ou Dostoïevski n’est pas faire de la propagande pro-russe, pas plus que programmer Shakespeare n’est faire de la propagande pro-britannique.
La culture russe en France est-elle uniquement portée par des Russes ? Non. De nombreux Français sans aucune ascendance russe apprennent le russe, s’intéressent au ballet, au cinéma, à la littérature russes par goût pur et sincère. La russophilie française est un phénomène culturel authentique, ancré dans plus de deux siècles d’histoire partagée.
Les associations culturelles russes en France reçoivent-elles des financements russes ? Certaines, historiquement, oui — mais beaucoup s’en sont distanciées depuis 2022. La transparence financière est devenue un enjeu central pour les associations qui souhaitent maintenir leur crédibilité. L’annuaire des associations culturelles russes en France peut vous aider à identifier les structures indépendantes.
Pour une perspective historique sur les échanges bilatéraux, consultez notre dossier sur deux siècles d’échanges culturels France-Russie. Et pour un aperçu du blog de l’association historique qui perpétue les liens intellectuels franco-russes depuis le XIXe siècle, le site alliance-franco-russe.fr documente cette longue tradition.
La rédaction