La littérature russe commence tard — au début du XIXe siècle — et atteint en un siècle le rang des plus grandes littératures du monde. De Pouchkine à Tchekhov en passant par Gogol, Tourgueniev, Tolstoï et Dostoïevski, le siècle d’or russe (1820-1910) produit un ensemble de chefs-d’œuvre qui transforme la littérature mondiale. Le siècle d’argent (1890-1922), avec la poésie symboliste et les grands écrivains révolutionnaires, apporte une virtuosité nouvelle. Puis viennent la littérature soviétique clandestine, l’émigration, le goulag, la dissidence, et le grand rattrapage d’après 1991. Ce guide retrace ce parcours, avec un œil constant sur les traductions françaises qui l’ont accompagnée.
I. Pouchkine, le fondateur
Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837) est au point de départ de tout. Avant lui, la littérature russe est une langue littéraire encore incertaine, entre le vieux-slave liturgique et le français parlé de la noblesse. Pouchkine crée la langue littéraire russe moderne. Il la fonde en poésie avec les grandes narrations en vers — Rouslan et Ludmila (1820), qui donne son nom à ce magazine et est inspiré des contes populaires slaves ; Le Prisonnier du Caucase (1821) ; Les Tsiganes (1824) ; Boris Godounov (1825) ; et surtout Eugène Onéguine (1833), roman en vers en quatorze chapitres et 370 strophes, œuvre-monument. Il la fonde en prose avec La Dame de pique (1834), La Fille du capitaine (1836) et ses contes.
Pouchkine est tué en duel en 1837 par Georges d’Anthès, officier français au service de la garde impériale. Les circonstances du duel — l’amour ou la jalousie pour Natalia Gontcharova, la femme du poète — sont devenues matière romanesque et théâtrale. La mort de Pouchkine devient un symbole national : un poète tué par un étranger, symbole de l’innocence russe blessée par l’Europe. Nicolas Ier ordonne des funérailles discrètes pour éviter une manifestation populaire ; le peuple russe pleurera Pouchkine pendant des décennies.
Ses héritiers immédiats sont Mikhaïl Lermontov (1814-1841), poète et auteur du premier roman psychologique russe Un Héros de notre temps (1840), mort en duel à 26 ans ; et Nicolas Gogol, dont nous parlerons ensuite. Pouchkine est traduit en français dès le XIXe siècle par Prosper Mérimée — traductions devenues historiques mais aujourd’hui remplacées par celles d’André Markowicz chez Actes Sud.
II. Gogol et la satire grotesque
Nicolas Gogol (1809-1852), ukrainien, débute sa carrière à Saint-Pétersbourg avec des contes inspirés du folklore ukrainien (Veillées du hameau près de Dikanka, 1831) puis des nouvelles pétersbourgeoises (Le Manteau, 1842 ; Le Nez, 1836 ; Le Portrait, 1842). Ses pièces Le Revizor (1836) et son roman Les Âmes mortes (première partie 1842) sont deux chefs-d’œuvre satiriques qui peignent la Russie provinciale avec une cruauté mêlée de tendresse.
Gogol est aussi un écrivain religieux tourmenté. Dans les années 1840, il passe sept ans à l’étranger — principalement à Rome — où il écrit la deuxième partie des Âmes mortes qu’il juge finalement indigne de Dieu et brûle peu avant sa mort. Son influence est immense : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol », aurait dit Dostoïevski, phrase attribuée mais emblématique.
Gogol voyage en France dans les années 1830-1840, séjourne à Paris, côtoie les intellectuels français. L’influence de son écriture — réalisme fantastique, satire grotesque, voix narrative digressive — se retrouvera chez Balzac, chez les réalistes russes, puis chez Kafka et Boulgakov. Ses nouvelles sont traduites en français dès le XIXe siècle ; les traductions actuelles d’Anne Coldefy-Faucard (Les Belles Lettres, Noir sur Blanc) sont excellentes.
III. Tourgueniev, l’occidentaliste
Ivan Tourgueniev (1818-1883) est le plus français des grands romanciers russes. Il vit une grande partie de sa vie en France — à Paris et à Bougival, dans la villa Les Frênes qu’il partage avec la cantatrice Pauline Viardot. Il est l’ami de Flaubert, Maupassant, Zola, Henry James, Daudet ; il traduit et fait traduire ses compatriotes en français ; il est le principal médiateur des échanges culturels franco-russes pendant quarante ans.
Ses romans sont moins volumineux que ceux de Tolstoï ou Dostoïevski mais d’une élégance rare : Roudine (1856), Un Nid de gentilshommes (1859), Pères et Fils (1862, où apparaît le personnage Bazarov, type du nihiliste russe), Fumée (1867), Terres vierges (1877). Ses nouvelles — Premier Amour, Mémoires d’un chasseur — sont des sommets de prose concise. Tourgueniev est traduit en français de son vivant ; il relit et corrige les traductions avec les traducteurs — une collaboration rare.
Le musée-maison Tourgueniev à Bougival (Yvelines) est conservé dans son état d’origine et se visite. Tourgueniev meurt à Bougival en 1883 ; son corps est rapatrié à Saint-Pétersbourg. Sa tombe, au cimetière Volkovo, est couverte chaque année de fleurs pour l’anniversaire de sa naissance.

IV. Tolstoï et Dostoïevski, les deux géants
Léon Tolstoï (1828-1910) et Fiodor Dostoïevski (1821-1881) sont les deux colosses du roman russe du XIXe siècle. Leurs œuvres se répondent et se complètent sans jamais se rencontrer — les deux hommes ne se sont jamais croisés, ont toujours refusé les introductions, et se sont observés à distance avec une curiosité jalouse.
Tolstoï compose deux romans-fleuves (Guerre et Paix, 1865-1869, sur la campagne napoléonienne ; Anna Karénine, 1877, sur l’adultère et la société aristocratique moscovite), quelques novellas (La Mort d’Ivan Ilitch, La Sonate à Kreutzer, Hadji-Mourat) et un immense corpus d’écrits religieux et moraux après sa conversion de 1880. Sa prose est claire, narrative, ancrée dans le sensible — chevaux, foins, batailles, bals, amours. Tolstoï est lu en France dès les années 1880 dans les traductions d’Henri Mongault (Pléiade), plus récemment Boris de Schloezer, et en 2020-2022 dans celles de Patrick Reumaux (Arfuyen). Ses romans ont nourri le cinéma russe et international (Guerre et Paix de Bondartchouk, 1966-1967, grande production soviétique en quatre films ; Anna Karénine de Joe Wright, 2012).
Dostoïevski compose cinq grands romans : Crime et Châtiment (1866), L’Idiot (1868), Les Démons (1872), L’Adolescent (1875), Les Frères Karamazov (1880). Sa prose est plus dense, plus dialoguique, plus fiévreuse que celle de Tolstoï. Il explore les tourments intérieurs, la culpabilité, la foi, le mal, l’amour-haine, le sacrifice. André Markowicz a entièrement retraduit l’œuvre de Dostoïevski pour Actes Sud dans les années 1990-2000 — ces traductions, décoiffantes et fidèles, sont désormais la référence absolue pour le lecteur français.
Les deux écrivains sont en dialogue permanent avec la pensée européenne. Tolstoï lit Rousseau, Stendhal, Hugo ; Dostoïevski lit Balzac, Dickens, Schiller. Leur réception en France est intense dès 1880 — la Revue des Deux Mondes, La Nouvelle Revue, Le Mercure de France publient des articles, traductions, études. Vogüé (Eugène Melchior de Vogüé, Le Roman russe, 1886) révèle au public français l’ampleur de la littérature russe.
V. Tchekhov et le théâtre
Anton Tchekhov (1860-1904) est écrivain double : nouvelliste et dramaturge. Médecin de formation, il écrit des centaines de nouvelles — contes brefs, scènes de mœurs, tableaux sociaux — d’une économie extraordinaire. La Dame au petit chien, Le Duel, La Salle n°6, L’Évêque, La Fiancée sont quelques-uns de ses grands textes.
Son théâtre révolutionne la scène moderne. La Mouette (1896, échec à la création), Oncle Vania (1899), Les Trois Soeurs (1901), La Cerisaie (1904). Ces quatre pièces — connues comme les « grandes pièces » de Tchekhov — inventent un théâtre où rien ne se passe visiblement mais où tout se transforme : attentes, malentendus, silences, dialogues croisés, non-dits. Tchekhov est monté d’abord par Stanislavski au théâtre d’Art de Moscou (fondé en 1898), qui met en scène ses quatre pièces avec un réalisme psychologique qui définira le théâtre moderne.
En France, André Antoine monte Tchekhov à partir des années 1900. André Barsacq en est le grand traducteur et metteur en scène à Paris entre les deux guerres. Roger Planchon, Antoine Vitez, Alain Françon continuent aujourd’hui la tradition des mises en scène françaises de Tchekhov. Chaque saison parisienne donne au moins deux pièces de Tchekhov sur les grandes scènes — Comédie-Française, théâtre de la Ville, théâtre du Rond-Point.
VI. Le siècle d’argent et la poésie du XXe siècle
Entre 1890 et 1922, la poésie russe connaît un âge d’or nommé « siècle d’argent » par les critiques. Le symbolisme (Alexandre Blok, Andreï Biely, Viatcheslav Ivanov) domine les années 1900-1910. L’acméisme (Nikolaï Goumilev, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam) réagit en 1912 en revendiquant une poésie plus claire, plus concrète. Le futurisme (Vladimir Mayakovski, Velimir Khlebnikov) veut exploser les formes et la langue. L’imaginisme (Sergei Essenine) s’appuie sur l’image pure.

Anna Akhmatova (1889-1966) est peut-être la plus grande poétesse russe. Son premier mari Goumilev est fusillé en 1921 ; son fils Lev est emprisonné par Staline ; son deuxième mari Nikolaï Pounine meurt au goulag ; elle-même est interdite de publication pendant la plus grande partie de l’époque stalinienne. Son poème Requiem, composé entre 1935 et 1961, ne sera publié en URSS qu’en 1987. Ses poèmes, en français, se lisent aux éditions Gallimard (traductions de Jeanne et Fernand Rude).
Ossip Mandelstam (1891-1938), acméiste, est l’un des plus grands poètes russes du XXe siècle. Arrêté en 1934 après avoir écrit un poème satirique contre Staline, il meurt en 1938 dans un camp de transit sur la route du goulag. Sa veuve Nadezhda Mandelstam sauvera ses manuscrits en les apprenant par cœur ; ses mémoires (Contre tout espoir, publiés en Occident en 1970) sont un témoignage monumental.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941), Boris Pasternak (1890-1960, Prix Nobel 1958 pour Le Docteur Jivago), Vladimir Mayakovski (1893-1930, suicide), Sergei Essenine (1895-1925, suicide), Mikhaïl Boulgakov (1891-1940, auteur posthume du Maître et Marguerite) complètent cette génération brisée.
VII. Soljenitsyne, l’émigration, la Russie d’après 1991
Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) est la grande figure littéraire de l’URSS dissidente. Arrêté en 1945 pour une lettre critique sur Staline, il passe huit ans au goulag. Libéré en 1953, il enseigne la physique, écrit en secret, et publie en 1962 avec l’accord de Khrouchtchev Une Journée d’Ivan Denissovitch — révélation mondiale d’un sujet interdit. Après la chute de Khrouchtchev (1964), il est à nouveau persécuté, ses manuscrits circulent en samizdat. L’Archipel du goulag (trois volumes, 1973-1976) publié en Occident provoque son expulsion d’URSS en 1974.
Soljenitsyne vit en exil pendant vingt ans — Zurich, puis le Vermont aux États-Unis, avec quelques séjours en France. Il rentre en Russie en 1994 après la chute de l’URSS. Il meurt en 2008 à Moscou. Ses livres paraissent chez Fayard (traductions historiques de Lucia et Jean Cathala), en Pléiade depuis 2023 (tome I). Sa pensée politique (nationaliste conservateur orthodoxe, critique de l’Occident consumiste autant que du communisme) reste controversée — mais son œuvre littéraire est monumentale.
L’émigration littéraire du XXe siècle couvre trois vagues. Première vague (1917-1930) : Ivan Bounine (Prix Nobel 1933, vit et meurt à Paris), Vladimir Nabokov (part en 1917, Berlin-Paris-États-Unis), Marina Tsvetaïeva (rentre en URSS en 1939 — fatal). Deuxième vague (1945) : écrivains passés à l’Ouest après la guerre. Troisième vague (1970-1990) : Joseph Brodsky (Prix Nobel 1987), Vassily Axionov, Vladimir Maksimov, Andreï Siniavski publiés en France chez Fayard, Seuil, Gallimard.
La Russie d’après 1991 produit une nouvelle génération : Ludmila Oulitskaïa, Viktor Pelevine, Vladimir Sorokine, Zahkar Prilepine, Guzel Iakhina. Chez les poètes, Serguei Gandlevski, Bella Akhmadoulina, Olga Sedakova. Les éditeurs français — Verdier, Actes Sud, Noir sur Blanc, Gallimard, Seuil — suivent cette production contemporaine avec soin.
Bibliothèque russe essentielle (en traduction française)
Pour un regard contemporain sur la littérature russe, notre entretien avec une slaviste sur la littérature russe en 2026 explore ce qui rend Tolstoï universel, pourquoi Dostoïevski séduit les nouvelles générations, et comment la prose russe contemporaine survit à l’exil. Entre ces deux géants du XIXe siècle et la littérature contemporaine s’intercale tout un siècle de rupture : notre panorama de la littérature soviétique et dissidente, de Boulgakov à Soljenitsyne retrace comment la parole littéraire a survécu à la censure et à la révolution.
Pour constituer une bibliothèque russe francophone en dix volumes : Eugène Onéguine de Pouchkine (tr. Markowicz), Les Âmes mortes de Gogol (tr. Coldefy-Faucard), Pères et Fils de Tourgueniev (tr. Colomb-Gasquet), Guerre et Paix de Tolstoï (tr. Mongault, Pléiade), Les Frères Karamazov de Dostoïevski (tr. Markowicz, Actes Sud), La Cerisaie de Tchekhov (tr. Barsacq), Requiem d’Akhmatova (tr. Rude), Le Maître et Marguerite de Boulgakov (tr. Ligny), Le Docteur Jivago de Pasternak (tr. Ajak), L’Archipel du goulag de Soljenitsyne (tr. Cathala).