Etagere de livres anciens relies en cuir rouge, bibliotheque d'une datcha russe, volumes de Tolstoi et Pouchkine
ПИЛЯР · Litterature russe

La litterature russe : Pouchkine, Tolstoi, Dostoievski, Tchekhov

Ne tard mais intensement, le siecle d'or de la litterature russe (1820-1917) a produit certains des plus grands romans et des plus grandes pieces de theatre jamais ecrits. De Pouchkine fondateur a Soljenitsyne exile, voici une cartographie editoriale de la grande tradition litteraire russe.

La litterature russe commence tard — au debut du XIXe siecle — et atteint en un siecle le rang des plus grandes litteratures du monde. De Pouchkine a Tchekhov en passant par Gogol, Tourgueniev, Tolstoi et Dostoievski, le siecle d’or russe (1820-1910) produit un ensemble de chefs-d’oeuvre qui transforme la litterature mondiale. Le siecle d’argent (1890-1922), avec la poesie symboliste et les grands ecrivains revolutionnaires, apporte une virtuosite nouvelle. Puis viennent la litterature sovietique clandestine, l’emigration, le goulag, la dissidence, et le grand rattrapage d’apres 1991. Ce guide retrace ce parcours, avec un oeil constant sur les traductions francaises qui l’ont accompagnee.

I. Pouchkine, le fondateur

Alexandre Sergueievitch Pouchkine (1799-1837) est au point de depart de tout. Avant lui, la litterature russe est une langue litteraire encore incertaine, entre le vieux-slave liturgique et le francais parle de la noblesse. Pouchkine cree la langue litteraire russe moderne. Il la fonde en poesie avec les grandes narrations en vers — Rouslan et Ludmila (1820), qui donne son nom a ce magazine et est inspire des contes populaires slaves ; Le Prisonnier du Caucase (1821) ; Les Tsiganes (1824) ; Boris Godounov (1825) ; et surtout Eugene Oneguine (1833), roman en vers en quatorze chapitres et 370 strophes, oeuvre-monument. Il la fonde en prose avec La Dame de pique (1834), La Fille du capitaine (1836) et ses contes.

Pouchkine est tue en duel en 1837 par Georges d’Anthes, officier francais au service de la garde imperiale. Les circonstances du duel — l’amour ou la jalousie pour Natalia Gontcharova, la femme du poete — sont devenues matiere romanesque et theatrale. La mort de Pouchkine devient un symbole national : un poete tue par un etranger, symbole de l’innocence russe blessee par l’Europe. Nicolas Ier ordonne des funerailles discretes pour eviter une manifestation populaire ; le peuple russe pleurera Pouchkine pendant des decennies.

Ses heritiers immediats sont Mikhail Lermontov (1814-1841), poete et auteur du premier roman psychologique russe Un Heros de notre temps (1840), mort en duel a 26 ans ; et Nicolas Gogol, dont nous parlerons ensuite. Pouchkine est traduit en francais des le XIXe siecle par Prosper Merimee — traductions devenues historiques mais aujourd’hui remplacees par celles d’Andre Markowicz chez Actes Sud.

II. Gogol et la satire grotesque

Nicolas Gogol (1809-1852), ukrainien, debut sa carriere a Saint-Petersbourg avec des contes inspires du folklore ukrainien (Veillees du hameau pres de Dikanka, 1831) puis des nouvelles petersbourgeoises (Le Manteau, 1842 ; Le Nez, 1836 ; Le Portrait, 1842). Ses pieces Le Revizor (1836) et son roman Les Ames mortes (premiere partie 1842) sont deux chefs-d’oeuvre satiriques qui peignent la Russie provinciale avec une cruaute melee de tendresse.

Gogol est aussi un ecrivain religieux tourmente. Dans les annees 1840, il passe sept ans a l’etranger — principalement a Rome — ou il ecrit la deuxieme partie des Ames mortes qu’il juge finalement indigne de Dieu et brule peu avant sa mort. Son influence est immense : “Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol”, aurait dit Dostoievski, phrase attribuee mais emblematique.

Gogol voyage en France dans les annees 1830-1840, sejourne a Paris, cotoie les intellectuels francais. L’influence de son ecriture — realisme fantastique, satire grotesque, voix narrative digressive — se retrouvera chez Balzac, chez les realistes russes, puis chez Kafka et Boulgakov. Ses nouvelles sont traduites en francais des le XIXe siecle ; les traductions actuelles d’Anne Coldefy-Faucard (Les Belles Lettres, Noir sur Blanc) sont excellentes.

III. Tourgueniev, l’occidentaliste

Ivan Tourgueniev (1818-1883) est le plus francais des grands romanciers russes. Il vit une grande partie de sa vie en France — a Paris et a Bougival, dans la villa Les Frenes qu’il partage avec la cantatrice Pauline Viardot. Il est l’ami de Flaubert, Maupassant, Zola, Henry James, Daudet ; il traduit et fait traduire ses compatriotes en francais ; il est le principal mediateur des echanges culturels franco-russes pendant quarante ans.

Ses romans sont moins volumineux que ceux de Tolstoi ou Dostoievski mais d’une elegance rare : Roudine (1856), Un Nid de gentilshommes (1859), Peres et Fils (1862, ou apparait le personnage Bazarov, type du nihiliste russe), Fumee (1867), Terres vierges (1877). Ses nouvelles — Premier Amour, Memoires d’un chasseur — sont des sommets de prose concise. Tourgueniev est traduit en francais de son vivant ; il relit et corrige les traductions avec les traducteurs — une collaboration rare.

Le musee-maison Tourgueniev a Bougival (Yvelines) est conservee dans son etat d’origine et se visite. Tourgueniev meurt a Bougival en 1883 ; son corps est rapatrie a Saint-Petersbourg. Sa tombe, au cimetiere Volkovo, est couverte chaque annee de fleurs pour l’anniversaire de sa naissance.

Pile de classiques russes avec titres cyrilliques sur table de lecture

IV. Tolstoi et Dostoievski, les deux geants

Leon Tolstoi (1828-1910) et Fiodor Dostoievski (1821-1881) sont les deux colosses du roman russe du XIXe siecle. Leurs oeuvres se repondent et se completent sans jamais se rencontrer — les deux hommes ne se sont jamais croises, ont toujours refuse les introductions, et se sont observes a distance avec une curiosite jalouse.

Tolstoi compose deux romans-fleuves (Guerre et Paix, 1865-1869, sur la campagne napoleonienne ; Anna Karenine, 1877, sur l’adultere et la societe aristocratique moscovite), quelques novellas (La Mort d’Ivan Ilitch, La Sonate a Kreutzer, Hadji-Mourat) et un immense corpus d’ecrits religieux et moraux apres sa conversion de 1880. Sa prose est claire, narrative, ancree dans le sensible — chevaux, foins, batailles, bals, amours. Tolstoi est lu en France des les annees 1880 dans les traductions d’Henri Mongault (Pleiade), plus recemment Boris de Schloezer, et en 2020-2022 dans celles de Patrick Reumaux (Arfuyen). Ses romans ont nourri le cinema russe et international (Guerre et Paix de Bondartchouk, 1966-1967, grande production sovietique en quatre films ; Anna Karenine de Joe Wright, 2012).

Dostoievski compose cinq grands romans : Crime et Chatiment (1866), L’Idiot (1868), Les Demons (1872), L’Adolescent (1875), Les Freres Karamazov (1880). Sa prose est plus dense, plus dialoguique, plus fievreuse que celle de Tolstoi. Il explore les tourments interieurs, la culpabilite, la foi, le mal, l’amour-haine, le sacrifice. Andre Markowicz a entierement retraduit l’oeuvre de Dostoievski pour Actes Sud dans les annees 1990-2000 — ces traductions, decoiffantes et fidelles, sont desormais la reference absolue pour le lecteur francais.

Les deux ecrivains sont en dialogue permanent avec la pensee europeenne. Tolstoi lit Rousseau, Stendhal, Hugo ; Dostoievski lit Balzac, Dickens, Schiller. Leur reception en France est intense des 1880 — la Revue des Deux Mondes, La Nouvelle Revue, Le Mercure de France publient des articles, traductions, etudes. Vogue (Eugene Melchior de Vogue, Le Roman russe, 1886) revele au public francais l’ampleur de la litterature russe.

V. Tchekhov et le theatre

Anton Tchekhov (1860-1904) est ecrivain double : nouvelliste et dramaturge. Medecin de formation, il ecrit des centaines de nouvelles — contes brefs, scenes de moeurs, tableaux sociaux — d’une economie extraordinaire. La Dame au petit chien, Le Duel, La Salle n°6, L’Eveque, La Fiancee sont quelques-uns de ses grands textes.

Son theatre revolutionne la scene moderne. La Mouette (1896, echec a la creation), Oncle Vania (1899), Les Trois Soeurs (1901), La Cerisaie (1904). Ces quatre pieces — connues comme les “grandes pieces” de Tchekhov — inventent un theatre ou rien ne se passe visiblement mais ou tout se transforme : attentes, malentendus, silences, dialogues croises, non-dits. Tchekhov est monte d’abord par Stanislavski au Theatre d’Art de Moscou (fonde en 1898), qui met en scene ses quatre pieces avec un realisme psychologique qui definira le theatre moderne.

En France, Andre Antoine monte Tchekhov a partir des annees 1900. Andre Barsacq en est le grand traducteur et metteur en scene a Paris entre les deux guerres. Roger Planchon, Antoine Vitez, Alain Francon continuent aujourd’hui la tradition des mises en scene francaises de Tchekhov. Chaque saison parisienne donne au moins deux pieces de Tchekhov sur les grandes scenes — Comedie-Francaise, Theatre de la Ville, Theatre du Rond-Point.

VI. Le siecle d’argent et la poesie du XXe siecle

Entre 1890 et 1922, la poesie russe connait un age d’or nomme “siecle d’argent” par les critiques. Le symbolisme (Alexandre Blok, Andrei Biely, Viatcheslav Ivanov) domine les annees 1900-1910. L’acmeisme (Nikolai Goumilev, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam) reagit en 1912 en revendiquant une poesie plus claire, plus concrete. Le futurisme (Vladimir Mayakovski, Velimir Khlebnikov) veut exploser les formes et la langue. L’imaginisme (Sergei Essenine) s’appuie sur l’image pure.

Machine a ecrire ancienne avec pages de manuscrit dactylographiees

Anna Akhmatova (1889-1966) est peut-etre la plus grande poetesse russe. Son premier mari Goumilev est fusille en 1921 ; son fils Lev est emprisonne par Staline ; son deuxieme mari Nikolai Pounine meurt au goulag ; elle-meme est interdite de publication pendant la plus grande partie de l’epoque stalinienne. Son poeme Requiem, compose entre 1935 et 1961, ne sera publie en URSS qu’en 1987. Ses poemes, en francais, se lisent aux editions Gallimard (traductions de Jeanne et Fernand Rude).

Ossip Mandelstam (1891-1938), acmeiste, est l’un des plus grands poetes russes du XXe siecle. Arrete en 1934 apres avoir ecrit un poeme satirique contre Staline, il meurt en 1938 dans un camp de transit sur la route du goulag. Sa veuve Nadezhda Mandelstam sauvera ses manuscrits en les apprenant par coeur ; ses memoires (Contre tout espoir, publies en Occident en 1970) sont un temoignage monumental.

Marina Tsvetaeva (1892-1941), Boris Pasternak (1890-1960, Prix Nobel 1958 pour Le Docteur Jivago), Vladimir Mayakovski (1893-1930, suicide), Sergei Essenine (1895-1925, suicide), Mikhail Boulgakov (1891-1940, auteur posthume du Maitre et Marguerite) completent cette generation brisee.

VII. Soljenitsyne, l’emigration, la Russie d’apres 1991

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) est la grande figure litteraire de l’URSS dissidente. Arrete en 1945 pour une lettre critique sur Staline, il passe huit ans au goulag. Liberé en 1953, il enseigne la physique, ecrit en secret, et publie en 1962 avec l’accord de Khrouchtchev Une Journee d’Ivan Denissovitch — revelation mondiale d’un sujet interdit. Apres la chute de Khrouchtchev (1964), il est a nouveau persecute, ses manuscrits circulent en samizdat. L’Archipel du goulag (trois volumes, 1973-1976) publie en Occident provoque son expulsion d’URSS en 1974.

Soljenitsyne vit en exil pendant vingt ans — Zurich, puis le Vermont aux Etats-Unis, avec quelques sejours en France. Il rentre en Russie en 1994 apres la chute de l’URSS. Il meurt en 2008 a Moscou. Ses livres paraissent chez Fayard (traductions historiques de Lucia et Jean Cathala), en Pleiade depuis 2023 (tome I). Sa pensee politique (nationaliste conservateur orthodoxe, critique de l’Occident consumiste autant que du communisme) reste controversee — mais son oeuvre litteraire est monumentale.

L’emigration litteraire du XXe siecle couvre trois vagues. Premiere vague (1917-1930) : Ivan Bounine (Prix Nobel 1933, vit et meurt a Paris), Vladimir Nabokov (part en 1917, Berlin-Paris-Etats-Unis), Marina Tsvetaeva (rentre en URSS en 1939 — fatal). Deuxieme vague (1945) : ecrivains passes a l’Ouest apres la guerre. Troisieme vague (1970-1990) : Joseph Brodsky (Prix Nobel 1987), Vassily Axionov, Vladimir Maksimov, Andrei Sinyavski, Andrei Siniavski publie en France chez Fayard, Seuil, Gallimard.

La Russie d’apres 1991 produit une nouvelle generation : Ludmila Oulitskaia, Viktor Pelevine, Vladimir Sorokine, Zahkar Prilepine, Guzel Iakhina. Chez les poetes, Serguei Gandlevski, Bella Akhmadoulina, Olga Sedakova. Les editeurs francais — Verdier, Actes Sud, Noir sur Blanc, Gallimard, Seuil — suivent cette production contemporaine avec soin.

Bibliotheque russe essentielle (en traduction francaise)

Pour constituer une bibliotheque russe francophone en dix volumes : Eugene Oneguine de Pouchkine (tr. Markowicz), Les Ames mortes de Gogol (tr. Coldefy-Faucard), Peres et Fils de Tourgueniev (tr. Colomb-Gasquet), Guerre et Paix de Tolstoi (tr. Mongault, Pleiade), Les Freres Karamazov de Dostoievski (tr. Markowicz, Actes Sud), La Cerisaie de Tchekhov (tr. Barsacq), Requiem d’Akhmatova (tr. Rude), Le Maitre et Marguerite de Boulgakov (tr. Ligny), Le Docteur Jivago de Pasternak (tr. Ajak), L’Archipel du goulag de Soljenitsyne (tr. Cathala).

Questions frequentes

Par quel livre commencer la litterature russe ?
Depend du gout. Pour la poesie : Eugene Oneguine de Pouchkine, roman en vers dans la traduction d'Andre Markowicz ou de Roger Legras. Pour le roman psychologique : Premier Amour de Tourgueniev (tres court, 130 pages). Pour la grande fresque : Guerre et Paix de Tolstoi, mais dans la traduction recente de Boris de Schloezer (Livre de Poche) ou celle de Henri Mongault (Pleiade). Pour l'ame russe : Crime et Chatiment de Dostoievski dans la traduction d'Andre Markowicz. Pour le theatre : La Cerisaie de Tchekhov.
Quelle traduction francaise choisir ?
Pour Pouchkine et les classiques en vers : les traductions d'Andre Markowicz sont les plus fideles au rythme russe. Pour Dostoievski : Markowicz a entierement retraduit l'oeuvre chez Actes Sud dans les annees 1990-2000, sa version est la reference actuelle. Pour Tolstoi : la traduction de Henri Mongault (Pleiade, 1970) reste lisible ; celle de Boris de Schloezer est plus lyrique. Pour Tchekhov : les traductions d'Andre Barsacq et d'Elsa Triolet pour le theatre, celles d'Edouard Parayre pour les nouvelles. Pour Soljenitsyne : Lucia et Jean Cathala, traducteurs historiques de l'auteur.
Tolstoi ou Dostoievski : quelle est la difference ?
Les deux geants du roman russe offrent des visions opposees. Tolstoi (1828-1910) ecrit des fresques sociales chorales, en prose claire et ample, enracinees dans la terre russe, porteuses d'une conception morale chretienne-paysanne simplifiee par ses lectures tardives de l'Evangile. Dostoievski (1821-1881) ecrit des drames psychologiques fievreux, en prose dense et dialoguique, explorant les conflits interieurs, le mal, la culpabilite, la redemption chretienne orthodoxe. On resume souvent : Tolstoi montre le monde, Dostoievski montre l'ame. Lire les deux est indispensable — mais dans l'ordre Tolstoi puis Dostoievski pour eviter la fatigue existentielle.
Qu'est-ce que le siecle d'argent de la litterature russe ?
Le siecle d'argent (Serebryanyi vek) designe la periode 1890-1922 de la litterature russe — moins longue que le siecle d'or (1820-1890) mais d'une richesse stylistique exceptionnelle. Symbolisme, acmeisme, futurisme, imaginisme se succedent et dialoguent. Les grandes figures : Alexandre Blok, Andrei Biely (roman Petersbourg, 1913), Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Vladimir Mayakovski, Marina Tsvetaeva, Boris Pasternak. Beaucoup de ces ecrivains seront broyes par la Revolution et le stalinisme — Mandelstam mort au goulag en 1938, Tsvetaeva suicide en 1941, Akhmatova persecutee mais survivante.
Soljenitsyne est-il encore lu en France ?
Oui, plus que jamais depuis sa redecouverte post-1990. Une Journee d'Ivan Denissovitch (1962, traduit en 1963), Le Pavillon des cancereux (1968), Le Premier Cercle (1968), et surtout L'Archipel du goulag (trois volumes, 1973-1976) ont bouleverse le rapport de la France au communisme sovietique. Soljenitsyne vit en Occident de 1974 a 1994 — dans le Vermont aux Etats-Unis, avec plusieurs sejours en France. Il meurt a Moscou en 2008. Ses livres sont regulierement reedites chez Fayard, en Pleiade (Tome I en 2023), chez Le Livre de Poche. Sa pensee politique reste debattue mais son oeuvre litteraire est incontournable.