Piano à queue dans une salle de concert russe, partition ouverte, lumière tungstène
ПИЛЯР · Musique classique

Compositeur russe classique : 12 incontournables (Tchaïkovski, Chostakovitch)

En moins de deux siècles, la Russie est devenue l'une des plus grandes nations musicales du monde. Du romantisme russe de Tchaïkovski à Stravinski et Prokofiev, en passant par Rachmaninov et l'avant-garde soviétique de Chostakovitch, une histoire intense faite d'émigrations, de dialogues parisiens et d'exigence musicale absolue.

La musique classique russe est une aventure courte — moins de deux siècles — mais d’une densité exceptionnelle. Entre Glinka (1836) et Chostakovitch (1975), les compositeurs russes ont fondé une école nationale, produit certains des chefs-d’œuvre du répertoire symphonique mondial, et inspiré directement le modernisme européen. Ce guide parcourt cette construction rapide, ses grandes figures, et son dialogue ininterrompu avec la France. Pour aller plus loin sur les figures clés du répertoire, voir notre panorama des 15 compositeurs russes essentiels de Glinka à Chostakovitch, et pour les codes d’écoute et le sens de l’« âme russe », l’entretien avec une musicologue spécialisée.

I. L’ouverture à la musique savante

Avant 1830, la Russie n’a pas de tradition de composition savante. La cour impériale emploie des musiciens italiens, allemands et français. Les salons aristocratiques de Saint-Pétersbourg et de Moscou écoutent Haydn, Mozart, Beethoven importés. Les paysans chantent des chants traditionnels qui n’ont pas encore été collectés, transcrits, ni étudiés. La musique religieuse russe — très ancienne, puissante, monodique puis polyphonique — vit séparément dans les églises orthodoxes, hors du circuit de concert.

Avant d’entrer dans ce répertoire, un détour par le vocabulaire peut aider : notre petit lexique des mots du ballet, de l’opéra et de la musique classique russes explique en contexte des termes comme symphonie, concerto ou quatuor qui reviennent tout au long de ce guide.

Mikhaïl Glinka (1804-1857), noble russe, après avoir voyagé en Italie et en Allemagne pour étudier la composition, rentre en Russie en 1834 avec un projet : écrire une musique qui soit russe. Ses opéras Ivan Sussanine (1836) et Rouslan et Ludmila (1842) posent les bases. Ses pièces pour orchestre — Kamarinskaïa, Jota aragonaise, Nuit à Madrid — montrent qu’il sait traiter le matériau populaire avec une technique classique.

Alexandre Dargomyjski (1813-1869) prolonge le travail avec Roussalka (1856) et Le Convive de pierre (1869, posthume), où il cherche à faire épouser à la ligne vocale les inflexions exactes de la parole russe. C’est une préoccupation que reprendra Moussorgski et qui traversera toute la musique russe.

En 1862, Anton Rubinstein — grand pianiste formé à Berlin, figure de l’élite musicale russe — fonde le Conservatoire de Saint-Pétersbourg, première école de musique professionnelle en Russie. Son frère Nikolaï fonde celui de Moscou en 1866. Piotr Tchaïkovski fait partie de la première promotion du Conservatoire de Saint-Pétersbourg (1865) puis enseigne à Moscou à partir de 1866. L’école russe de composition prend forme.

II. Tchaïkovski et le romantisme russe

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) est le premier grand compositeur russe à s’imposer dans le répertoire international. Son œuvre est immense : six symphonies (dont la Pathétique, 1893), trois concertos pour piano (le premier, en si bémol mineur, est l’un des plus joués au monde), un concerto pour violon, trois ballets (Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Casse-Noisette), dix opéras (dont Eugène Onéguine et La Dame de pique, tous deux adaptés de Pouchkine), quatre suites, des poèmes symphoniques (Roméo et Juliette, Francesca da Rimini), de la musique de chambre, de la musique religieuse orthodoxe.

Tchaïkovski combine le romantisme allemand (Schumann, Wagner par moments), l’élégance française (il aime profondément Bizet, Saint-Saëns, Delibes), le folklore russe (chants populaires insérés dans ses symphonies) et un sens mélodique d’une force presque naturelle. Sa 6e Symphonie Pathétique, créée neuf jours avant sa mort, est un testament bouleversant.

Paris accueille Tchaïkovski comme l’un des siens. Il vient à plusieurs reprises — concerts aux Concerts Colonne, à la Société Nationale de Musique. Il dirige ses propres œuvres. Après sa mort, les orchestres français — Pasdeloup, Lamoureux, Colonne — jouent régulièrement sa musique. Aujourd’hui encore, la saison parisienne ne passe pas une semaine sans une œuvre de Tchaïkovski à l’affiche d’une salle.

III. Rachmaninov, la synthèse

Sergei Rachmaninov (1873-1943) hérite de Tchaïkovski et la prolonge. Enfant prodige, formé au Conservatoire de Saint-Pétersbourg puis à celui de Moscou où il est l’élève de Nikolaï Zverev (pianiste) et d’Arenski et Tanieev (composition), il est diplômé avec la plus haute distinction en 1892. Il compose son Prélude en ut dièse mineur op. 3 n°2 la même année — morceau de bravoure qui le rendra universellement célèbre.

Violon ancien sur partition avec annotations cyrilliques

Sa 1re Symphonie (1897) est un échec retentissant à la création. Rachmaninov tombe dans une dépression sévère, cesse de composer pendant trois ans, et se relance grâce au Dr Dahl qui pratique sur lui une thérapie par suggestion. De cette renaissance sort en 1901 le Concerto pour piano n°2, dédié au Dr Dahl — chef-d’œuvre absolu, l’un des concertos les plus joués du répertoire. La 3e Symphonie, le 3e Concerto (1909, autre sommet, popularisé par le film Shine), la Rhapsodie sur un thème de Paganini (1934), les Danses symphoniques (1940) forment son catalogue majeur.

En 1917, après la Révolution, Rachmaninov quitte la Russie avec sa famille. Après un bref séjour en Scandinavie, il s’installe aux États-Unis en 1918. Il y devient l’un des pianistes les plus célèbres du monde, donnant des tournées sans fin pour subvenir aux besoins de sa famille. Il ne reviendra jamais en Russie. Il meurt en 1943 à Beverly Hills, trois jours après avoir obtenu la nationalité américaine.

L’émigration russe à Paris compte plusieurs musiciens importants — Nikolaï Medtner, Nikolaï Tcherepnine, Alexandre Gretchaninov. Elle nourrit une vie musicale parisienne active entre les deux guerres : la Société Musicale Serge de Koussevitzky fonde un circuit d’édition et de concerts, le chef Alexandre Siloti dirige les orchestres parisiens, les chorales russes de la rue Daru chantent les grands offices orthodoxes.

IV. Stravinski et la révolution rythmique

Igor Stravinski (1882-1971) est l’élève de Rimski-Korsakov à Saint-Pétersbourg. Il attire l’attention de Diaghilev en 1909 qui lui commande une partition pour les Ballets Russes. En 1910, Paris découvre L’Oiseau de feu — ballet orchestral somptueux qui exhale encore tout le parfum de Rimski. En 1911, Petrouchka : Stravinski prend son autonomie, la partition est plus abrupte, plus rythmique. Mais c’est en 1913 que le choc est total : Le Sacre du printemps, créé au théâtre des Champs-Élysées le 29 mai, produit l’un des scandales musicaux les plus célèbres de l’histoire.

Après 1913, Stravinski ne retournera que très peu en Russie. Il s’installe en Suisse pendant la première Guerre mondiale, puis en France (Biarritz, Nice, Paris). Ses œuvres françaises sont nombreuses : Renard (1916), Les Noces (1923), Oedipus Rex (1927), Symphonie de Psaumes (1930). Il acquiert la nationalité française en 1934. En 1939, il émigre aux États-Unis. Cette troisième vie américaine le verra composer ses derniers chefs-d’œuvre — The Rake’s Progress (1951), Requiem Canticles (1966).

Stravinski n’a jamais cessé d’être russe — la Russie traverse toute son œuvre, des Noces paysannes aux derniers sérialismes inspirés de Weber et Schoenberg. Mais il est aussi l’un des plus grands compositeurs français du XXe siècle par ses vingt années parisiennes. Sa correspondance, ses carnets, ses collaborations avec Picasso, Cocteau, Gide, Claudel, Valéry forment un des chapitres les plus denses des échanges franco-russes.

V. Prokofiev et Chostakovitch, l’école soviétique

Sergei Prokofiev (1891-1953) quitte la Russie en 1918 pour les États-Unis. De 1923 à 1936, il vit à Paris. Il y compose les ballets Le Pas d’acier (1927) et Le Fils prodigue (1929) pour Diaghilev, la 3e Symphonie (1928, sur des thèmes de L’Ange de feu), la 4e Symphonie (1930), des sonates pour piano. Il donne d’innombrables récitals. Paris le connaît bien, l’admire, le joue.

En 1936, Prokofiev rentre définitivement en URSS. La décision surprend et divise ses biographes. Il y compose ses derniers chefs-d’œuvre — Roméo et Juliette (ballet, 1940), les Symphonies 5 (1944), 6 (1947) et 7 (1952), la 2e Sonate pour violon et piano, le 2e Concerto pour violon, Pierre et le Loup (1936). Il meurt le 5 mars 1953, le même jour que Staline — la nouvelle de sa mort est noyée par le deuil du dictateur, et il faudra attendre plusieurs jours pour qu’elle soit annoncée.

Son contemporain Dmitri Chostakovitch traverse ce même système soviétique dans des conditions plus tendues encore, entre dénonciations publiques et réhabilitations : notre monographie sur Chostakovitch et la création musicale sous le pouvoir soviétique retrace en détail cette relation singulière entre un compositeur et le régime qui le surveillait.

Grande Salle du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou

Dmitri Chostakovitch (1906-1975) est l’autre grand compositeur soviétique. Formé au Conservatoire de Léningrad, il compose sa 1re Symphonie en 1925 à 19 ans. Quinze symphonies suivront, ainsi que quinze quatuors à cordes, deux concertos pour violon, deux pour piano, deux pour violoncelle, des opéras (Le Nez, Lady Macbeth), des musiques de film (Hamlet de Kozintsev), de la musique de chambre. Son œuvre est une chronique bouleversante des années soviétiques : dictature stalinienne, Seconde Guerre mondiale, dégel khrouchtchévien, réaction brejnévienne.

Après la condamnation de Lady Macbeth en 1936 (article Chaos au lieu de musique de la Pravda) et celle de Jdanov en 1948, Chostakovitch vit sous menace permanente. Il compose sa 5e Symphonie (1937) comme une « réponse créatrice à la juste critique », avec une ambiguïté qui fait débat encore aujourd’hui — joie forcée ou triomphe forcé ? Son œuvre tout entière est traversée de cette question : comment rester artiste sous la terreur ? Les quatuors à cordes, surtout (n°8 dédié « aux victimes du fascisme et de la guerre »), sont des journaux intimes musicaux.

VI. L’avant-garde soviétique et les découvertes

À côté des deux géants, l’école soviétique de composition est plus riche qu’on ne le croit. Aram Khatchatourian (1903-1978), Arménien, compose Spartacus, Gayaneh (dont la célèbre Danse du sabre), la 2e Symphonie. Tikhon Khrennikov (1913-2007), secrétaire de l’Union des Compositeurs, est un compositeur officiel aux mérites réels. Mais l’avant-garde soviétique existe, bien que marginalisée : Alfred Schnittke (1934-1998), géant du polystylisme tardif, Sofia Goubaïdoulina (née 1931), Edison Denisov (1929-1996), Galina Oustvolskaïa (1919-2006, élève et amie de Chostakovitch).

Ces compositeurs ne sont reconnus à l’Ouest qu’à partir des années 1970-1980. Leurs œuvres, interdites en URSS ou tolérées seulement, arrivent à Paris, Londres, New York par les défections d’interprètes (Rostropovitch), les partitions de contrebande, les festivals d’avant-garde. Aujourd’hui, Schnittke est intégré au répertoire ; Goubaïdoulina est l’une des plus grandes compositrices vivantes.

VII. Pianistes, violonistes, chefs : l’interprétation russe

L’histoire de la musique russe est aussi celle de ses interprètes. L’école de piano russe — de Nikolaï Zverev et Anton Rubinstein aux élèves d’Heinrich Neuhaus à Moscou — a produit Sergei Rachmaninov, Alexandre Scriabine, Vladimir Horowitz, Sviatoslav Richter, Emil Guilels, Lazar Berman, Grigory Sokolov, Mikhail Pletnev, Evgeny Kissin, Daniil Trifonov. L’école de violon russe — du Conservatoire de Moscou et de Saint-Pétersbourg — a formé David Oïstrakh, Leonid Kogan, Gidon Kremer, Viktoria Mullova, Vadim Repin, Maxim Vengerov. L’école de violoncelle — Rostropovitch, Nathalia Gutman. L’école de direction — Evgeny Mravinsky, Kirill Kondrachine, Valery Guerguiev, Mikhail Pletnev, Vasily Petrenko.

Paris a toujours accueilli ces interprètes. Les concerts Colonne, Lamoureux, Pasdeloup des années 1900 aux concerts de la Philharmonie aujourd’hui, les pianistes et violonistes russes sont l’ossature de la vie musicale parisienne. Le théâtre des Champs-Élysées et la Philharmonie programment chaque saison plusieurs récitals russes. Les disques russes (label Melodiya puis les rééditions occidentales) constituent une bibliothèque sonore incontournable pour l’amateur.

Pour aller plus loin

Quelques recommandations discographiques pour entrer dans le répertoire russe : l’intégrale des symphonies de Tchaïkovski par Mravinsky (Melodiya), les concertos de Rachmaninov par le compositeur lui-même (RCA) ou par Richter (DG), Le Sacre du printemps par Stravinski dirigeant lui-même ou par Simon Rattle (EMI), les quatuors de Chostakovitch par le Quatuor Borodine (Melodiya). En français, le livre de Guy Wagner La Musique russe de Glinka à Chostakovitch (Fayard) offre la meilleure synthèse. Le livre d’Harlow Robinson Sergei Prokofiev reste la biographie de référence en anglais.

Questions frequentes

Qui a fondé l'école russe de composition ?
Mikhaïl Glinka (1804-1857) est considéré comme le fondateur. Son opéra La Vie pour le Tsar (1836) a posé les bases d'une musique spécifiquement russe. Mais c'est Anton Rubinstein qui fonde en 1862 le Conservatoire de Saint-Pétersbourg — la première école de composition professionnelle russe — et son frère Nikolaï le Conservatoire de Moscou en 1866. Ces deux institutions formeront toutes les générations suivantes.
Pourquoi Le Sacre du printemps a-t-il provoqué un scandale à Paris en 1913 ?
Le 29 mai 1913 au théâtre des Champs-Élysées, la création de Le Sacre du printemps d'Igor Stravinski, chorégraphié par Nijinski pour les Ballets Russes de Diaghilev, provoque un chahut mémorable. Le public, habitué au charme de L'Oiseau de feu, est choqué par la brutalité rythmique de la partition — accords dissonants, pulsations irrégulières, percussions martelées — et par la chorégraphie rude, pieds rentrés et postures archaïques. Sifflets, bagarres, menaces : la police doit intervenir. La soirée entre dans la légende comme le point de bascule du modernisme musical.
Pourquoi Rachmaninov a-t-il quitté la Russie ?
Sergueï Rachmaninov (1873-1943) fuit la Russie après la Révolution de 1917. Sa famille, grande propriété terrienne de Novgorod, est ruinée ; le régime bolchevique confisque les biens des aristocrates. Il part d'abord en Finlande en décembre 1917, puis en Suède, au Danemark, et s'installe aux États-Unis en 1918. Il y passe le reste de sa vie, devenant l'un des pianistes les plus célèbres du monde et dirigeant ses propres compositions. Il ne reviendra jamais en Russie — il meurt en 1943 à Beverly Hills.
Comment écouter la musique russe sans la connaître ?
Un parcours en quatre étapes : (1) Tchaïkovski pour l'entrée en matière — 6e Symphonie Pathétique, Concerto pour piano n°1, ballets Casse-Noisette et Le Lac des cygnes. (2) Rachmaninov pour le grand romantisme — Concerto pour piano n°2, Rhapsodie sur un thème de Paganini. (3) Stravinski pour le choc moderne — L'Oiseau de feu, Petrouchka, puis Le Sacre du printemps. (4) Chostakovitch pour la profondeur soviétique — Quatuors à cordes, 5e et 10e Symphonies. L'intégrale discographique Melodiya (label soviétique) reste la référence, avec Mstislav Rostropovitch, Sviatoslav Richter, Emil Guilels, David Oïstrakh comme interprètes de référence.
Qu'est-ce que le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou ?
Fondé en 1866 par Nikolaï Rubinstein (frère du fondateur du Conservatoire de Saint-Pétersbourg), c'est la principale école de musique de Moscou et l'une des plus prestigieuses du monde. Rebaptisé Conservatoire Piotr-Ilitch-Tchaïkovski en 1940, il a formé Rachmaninov, Scriabine, Medtner, Chaliapine, Oïstrakh, Richter, Guilels, Rostropovitch, Pletnev, Matsuev. Ses concours internationaux (Concours Tchaïkovski, tous les quatre ans depuis 1958) consacrent les jeunes interprètes du monde entier. Le bâtiment historique rue Bolchaïa Nikitskaïa abrite trois salles de concert qui accueillent la vie musicale moscovite toute l'année.