Salle de projection avec ecran noir et blanc, image de cinema russe des annees 1920 projetee
ПИЛЯР · Le cinema russe

Le cinema russe : Eisenstein, Tarkovski, nouvelle vague sovietique

Ne dans les annees 1910, le cinema russe a produit en un siècle certaines des oeuvres les plus radicales et les plus poetiques de l'histoire du septieme art. Eisenstein, Dovjenko, Tarkovski, Mikhalkov, Zviaguintsev — et une histoire française faite de festivals, de cineclubs et de redecouvertes.

Le cinema russe nait en même temps que le cinema mondial, mais prend son autonomie artistique après 1917. En un siècle, il a produit trois grandes vagues : l’avant-garde sovietique des annees 1920 (Eisenstein, Vertov, Dovjenko), le cinema poetique du degel (Tarkovski, Paradjanov, Ioselliani) et le cinema d’auteur contemporain (Sokourov, Zviaguintsev, Mikhalkov). Ce guide parcourt ces trois moments et leurs echos français — projections a la Cinematheque, festivals, redecouvertes, debats critiques.

I. La naissance du cinema russe (1890-1917)

Les premiers films projetes en Russie sont ceux des freres Lumiere, programmes a Saint-Petersbourg et Moscou des 1896. Des les annees 1900, une industrie locale se met en place autour de producteurs comme Alexandre Khanjonkov et Joseph Yermoliev. Les studios de Moscou tournent des melodrames, des adaptations litteraires, des films historiques. Le grand acteur Ivan Mozjoukhine (1889-1939) devient une vedette, jouant dans des adaptations de Pouchkine, Tolstoi, Dostoievski — le cinema russe naissant se place d’emblee sous le signe de la grande litterature russe dont il puise sans relache ses sujets.

Les films de cette période sont peu connus aujourd’hui — beaucoup ont ete detruits ou perdus pendant la guerre civile — mais ils montrent une cinematographie déjà complexe. Evgenii Bauer (1865-1917), mort prematurement, realise des melodrames d’une grande qualité visuelle : après la mort (1915), Les Enfants du siècle (1915). Yakov Protazanov, autre grand cineaste de cette période, emigrera après 1917 puis reviendra en URSS ou il continuera sa carriere.

après la Revolution d’Octobre 1917, toute l’industrie est nationalisee (1919). Beaucoup de cineastes emigrent — Protazanov part a Paris, Mozjoukhine aussi, ou il tournera Le Brasier ardent (1923) a la société Films Albatros fondée par Yermoliev. Cette petite colonie de cineastes russes de Paris, installee a Montreuil aux studios Albatros, fera pendant une décennie du cinema d’expression française nourri de l’heritage russe.

II. Eisenstein et l’avant-garde sovietique (1925-1932)

Dans les annees 1920, l’URSS revolutionnaire veut inventer un cinema a la hauteur de ses ambitions. Lenine dit : “de tous les arts, le cinema est pour nous le plus important”. Les écoles, les theories, les experimentations prolifelent. Deux visions s’opposent : celle de Dziga Vertov (nom de plume de David Kaufman), qui prone un cinema sans fiction, sans acteur, sans scenario — le kinoglaz (cine-oeil), captant le reel revolutionnaire. Et celle de Sergei Eisenstein (1898-1948), qui veut un cinema de fiction structure par le montage dialectique.

Eisenstein passe a la posterite avec quatre films : La Greve (1925), Le Cuirasse Potemkine (1925), Octobre (1928), La Ligne generale (1929). Le Cuirasse Potemkine est une commande officielle pour le vingtieme anniversaire de la revolution avortee de 1905 ; Eisenstein transforme cette commande en chef-d’oeuvre universel. La sequence de l’escalier d’Odessa — massacre des civils par les cosaques — est un modèle mondial de montage cinematographique.

Les autres figures de l’avant-garde sovietique sont nombreuses. Vsevolod Poudovkine (1893-1953), disciple de Koulechov, realise La Mere (1926), La Fin de Saint-Petersbourg (1927), Tempete sur l’Asie (1928). Alexandre Dovjenko (1894-1956), ukrainien, signe Zvenigora (1928), Arsenal (1929) et surtout La Terre (1930), poeme visuel consacré a la collectivisation agricole. Dziga Vertov realise L’Homme a la camera (1929), manifeste du cinema-verite.

Paris est une etape clef pour ces films. Le Cuirasse Potemkine est diffusé en France a partir de 1926 et provoque un debat critique ardent. Eisenstein y vient en 1930 et rencontre Leon Moussinac (son grand avocat français), Rene Clair, Abel Gance. En 1932, Alexandre Dovjenko vient a Paris pour la projection de La Terre. Ces échanges — chapitre decisif des relations culturelles franco-russes du XXe siècle — nouent des amities durables et forment des générations de cinephiles français, dont Henri Langlois, fondateur de la Cinematheque en 1936, qui fera de l’avant-garde russe un pilier de sa programmation.

III. Le degel et Tarkovski (1953-1986)

après la mort de Staline en 1953, le cinema sovietique s’humanise. La censure reste, mais les sujets s’elargissent — intime, amour, doute, guerre vue du cote des victimes et non seulement du cote des heros. Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov (1957) raconte l’histoire d’une jeune femme dont le fiance part au front ; le film remporte la Palme d’Or a Cannes en 1958 et consacré le retour du cinema sovietique sur les ecrans occidentaux.

Andrei Tarkovski (1932-1986) est la grande figure du cinema sovietique après Staline. Diplome de l’école de cinema VGIK en 1960, il realise L’Enfance d’Ivan (1962) — Lion d’Or a Venise —, Andrei Roublev (1966, bloque par la censure puis sorti en 1969), Solaris (1972), Le Miroir (1975), Stalker (1979). Chaque film est un evenement cinematographique : images longues, silences, meditation, presence du temps. Tarkovski est peut-etre le plus radical des metteurs en scene modernes.

En 1982, Tarkovski obtient l’autorisation de tourner Nostalghia en Italie. après ce tournage, il choisit de ne pas rentrer en URSS ; il y reste quatre ans, y tourne Le Sacrifice (1986) en Suede, et meurt a Paris le 29 decembre 1986. Il repose au cimetiere Sainte-Genevieve-des-Bois, sous une pierre qui porte l’inscription : “A l’homme qui a vu l’ange”. Les grandes retrospectives parisiennes de 1987-1988 a la Cinematheque et au Cinema du Reel consacrent definitivement son heritage en France.

Sergei Paradjanov (1924-1990), Armenien, produit un cinema d’une splendeur visuelle unique : Les Chevaux de feu (1965), Sayat-Nova (1968, plus connu sous son titre français La Couleur de la grenade), La Legende de la forteresse de Souram (1984). Paradjanov connait la prison pour “amoralite” — il est homosexuel, et l’URSS brezhnevienne ne lui pardonne pas. après sa liberation en 1977, il reprend le cinema. Sa redecouverte en France dans les annees 1990 en fait un auteur culte.

IV. Nikita Mikhalkov et le cinema sovietique tardif

Nikita Mikhalkov (ne en 1945), frere d’Andrei Kontchalovski et fils du poète Sergei Mikhalkov (auteur de l’hymne sovietique), entre au cinema comme acteur avant de devenir realisateur. Ses films L’Esclave de l’amour (1976), Partition inachevee pour piano mecanique (1977, adapte de Tchekhov), Cinq soirées (1978), Oblomov (1979), Quelques jours dans la vie d’Oblomov (1980) revelent un cineaste elegiaque, nourri de la litterature classique russe.

En 1994, son film Soleil trompeur remporte l’Oscar du meilleur film en langue etrangere et le Grand Prix Special du Jury a Cannes. Le film raconte une journee d’ete de 1936, dans une datcha, ou un ancien heros de la Revolution est arrete par la police secrete. La beauté visuelle du film et sa puissance dramatique en font l’un des grands films russes des annees 1990.

Dans les annees 2000, Mikhalkov devient une figure plus controversee — proche du pouvoir poutinien, president de l’Union des Cineastes, ses positions publiques eloignent une partie du monde cinephile. Ses films recents (12, Soleil trompeur 2 et 3, Soleil a minuit) sont inegalement recus.

Son frere Andrei Kontchalovski (ne en 1937) poursuit une carriere differente. après avoir tourne en URSS (Le Nid de gentilshommes, Oncle Vania, Siberiade), il part a Hollywood dans les annees 1980 et y realise Maria’s Lovers, Runaway Train, Tango & Cash. Il revient en Russie après 2000 et signe Les Nuits blanches du facteur (2014), Paradis (2016), Chers camarades ! (2020), films d’une grande rigueur formelle.

V. Le cinema russe contemporain (2000-2024)

Alexandre Sokourov (ne en 1951) est le grand poète-philosophe du cinema russe contemporain. Son oeuvre est immense : tetralogie du pouvoir (Moloch sur Hitler, Taurus sur Lenine, Le Soleil sur Hirohito, Faust), Mere et fils, Pere, fils, L’Arche russe (2002, tourne en un seul plan-sequence de 99 minutes au musée de l’Ermitage de Saint-Petersbourg — un tour de force technique qui traverse trois siècles de l’histoire russe et qu’on peut prolonger en voyageant soi-même a l’Ermitage). Francofonia (2015) est un dialogue sur le Louvre pendant l’Occupation. Sokourov est un familier de Paris, projete a la Cinematheque, interview au Monde et a Liberation, invite a la Sorbonne.

Andrei Zviaguintsev (ne en 1964) fait son entree spectaculaire avec Le Retour (2003, Lion d’Or a Venise). Le Bannissement (2007), Elena (2011), Leviathan (2014, Prix du scenario a Cannes), Faute d’amour (2017, Prix du jury a Cannes) dessinent un cinema d’une rigueur glacee qui critique la Russie post-sovietique. Notre portrait d’Andreï Zviaguintsev, figure majeure du cinéma russe d’auteur, analyse son oeuvre film par film, ses themes et ou les voir en 2026. Les relations de Zviaguintsev avec le pouvoir se sont tendues depuis Leviathan, et sa production s’est ralentie après 2017.

Kirill Serebrennikov (ne en 1969), homme de théâtre autant que cineaste, signe Leto (2018), La Femme de Tchaikovski (2022, prepare tout en etant assigne a residence a Moscou), Tchaikovski’s Wife présenté a Cannes. Serebrennikov incarne le cinema d’auteur russe en lutte avec les autorites — accuse de detournement de fonds en 2017 (accusation largement jugee politique), assigne a residence pendant un an et demi, puis libere. Depuis 2022, il vit en Allemagne.

après 2022, une grande partie du cinema russe emigrant s’installe en France, Allemagne, Lettonie, Georgie. Les festivals europeens accueillent ces auteurs deracines. Le Festival de Honfleur reste en France le principal lieu de diffusion du cinema russe contemporain, fidele a sa mission malgre les tensions politiques.

VI. Festivals franco-russes et diffusion

Le Festival du Cinema Russe de Honfleur, crée en 1993, est le rendez-vous annuel du cinema russe en France. Fin novembre, pendant cinq jours, il présenté une selection d’une quinzaine de films inedits en France, en presence des realisateurs et des acteurs. Le prix du meilleur film est dote, les films primes sont diffuses ensuite en salles ou sur les plateformes. C’est la principale porte d’entree française vers la production contemporaine.

Les Rencontres cinematographiques franco-russes de la Maison du cinema russe a Paris, les cycles de la Cinematheque française, les retrospectives du Festival Cinema du Reel, les programmations de MK2 et du Reflet Medicis maintiennent un acces regulier au répertoire russe. Les plateformes specialisees — Mubi, Henri (Cinematheque), La Cinetek, FilmBox — presentent des selections russes permanentes.

VII. Pour aller plus loin

Pour decouvrir le cinema russe, trois parcours : (1) L’avant-garde des annees 1920 — Le Cuirasse Potemkine, L’Homme a la camera, La Terre de Dovjenko. (2) Le degel et Tarkovski — Quand passent les cigognes, Andrei Roublev, Stalker, Le Sacrifice. (3) Le contemporain — Soleil trompeur, L’Arche russe, Leviathan, Faute d’amour, Leto.

En bibliographie, Histoire du cinema russe et sovietique de Jay Leyda (traduit) reste la somme de reference. Tarkovski par Tarkovski regroupe les écrits du realisateur. Le Cinema sovietique de Francois Albera et Myriam Tsikounas est une bonne synthese academique. La revue Positif a publié de nombreux dossiers decisifs sur les auteurs russes.

Questions frequentes

Pourquoi Le Cuirasse Potemkine est-il un film si célèbre ?
Sorti en 1925 et signe Sergei Eisenstein, Le Cuirasse Potemkine est considere comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinema. La sequence de l'escalier d'Odessa — ou les soldats du tsar abattent la foule sans armes — est un modèle de montage cinematographique devenu une reference universelle. Eisenstein y applique sa theorie du montage des attractions : des plans courts, contrastes, qui produisent par leur choc un sens plus grand que chaque image isolee. Tous les cineastes occidentaux du XXe siècle ont vu ce film et s'en sont nourris.
Qu'est-ce que le degel au cinema sovietique ?
Le degel (Ottepel) designe la période 1953-1964 qui suit la mort de Staline. Sous Khrouchtchev, la censure culturelle s'allege partiellement. Le cinema sovietique redecouvre l'humain, l'intime, le quotidien. Quand passent les cigognes (Kalatozov, 1957, Palme d'Or a Cannes 1958), Le Destin d'un homme (Bondartchouk, 1959), Ballade du soldat (Tchoukhrai, 1959) remportent les grands prix internationaux. Les premiers films d'Andrei Tarkovski (L'Enfance d'Ivan, 1962) naissent dans cette breve ouverture.
Tarkovski est-il venu a Cannes ?
Oui, plusieurs fois. Tarkovski recoit a Cannes en 1962 le Lion d'Or (Venise en realite, la confusion est frequente) pour L'Enfance d'Ivan, puis le Grand Prix Special du Jury pour Solaris (1972), puis le Prix special pour Nostalghia (1983) — au moment même ou il decide de ne pas rentrer en URSS et entame sa vie d'exil. Son dernier film, Le Sacrifice, obtient le Grand Prix Special du Jury en 1986, quelques mois avant sa mort. Cannes a ete pour lui un refuge et un lieu de reconnaissance decisif.
Ou voir du cinema russe classique a Paris ?
La Cinematheque française a Bercy programme régulièrement des cycles dédiés (Eisenstein, Tarkovski, Parajanov, Sokourov). Le cinema Le Champo, Le Christine, Le Reflet Medicis presentent ponctuellement des reprises. Le Festival du Cinema Russe de Honfleur (fin novembre chaque annee) est le rendez-vous annuel du cinema russe contemporain en France — très frequente par les cinephiles et les professionnels. Les plateformes Mubi, La Cinetek et Henri (Cinematheque) proposent des selections streaming russes.
Qui sont les cineastes russes contemporains a suivre ?
Plusieurs générations coexistent. Nikita Mikhalkov (Soleil trompeur, Oscar 1995) est la figure patriarcale contestee. Alexandre Sokourov (L'Arche russe, 2002, filme en un unique plan-sequence de 99 minutes au musée de l'Ermitage ; Francofonia, 2015, autour du Louvre) est le poète-philosophe. Andrei Zviaguintsev (Le Retour, Lion d'Or Venise 2003 ; Leviathan, 2014 ; Faute d'amour, 2017) est l'auteur majeur depuis 2000. Kirill Serebrennikov (Leto, La Femme de Tchaikovski) est le plus politique. après 2022, beaucoup ont emigre et continuent a tourner en Europe.