Scene d'opera russe avec decor byzantin, lustres en cristal et rideau bordeaux
ПИЛЯР · L'opera russe

L'opera russe : Glinka, Moussorgski, Rimski-Korsakov, Tchaikovski

Ne tard en Russie, l'opera russe a produit en moins d'un siecle certains des chefs-d'oeuvre absolus du repertoire lyrique mondial. Glinka, le Groupe des Cinq, Tchaikovski, Rimski-Korsakov, Chaliapine — et une histoire francaise, depuis les saisons russes de Diaghilev.

L’opera russe est une invention tardive. Alors que l’Italie, la France et l’Allemagne composent des operas depuis le XVIIe siecle, la Russie n’entre vraiment dans cette tradition qu’au XIXe siecle. Mais en moins d’un siecle, de Mikhail Glinka (1836) a Dmitri Chostakovitch (1936), elle produit une ecole nationale d’une force exceptionnelle — rythmes parlers de la langue russe, polyphonies heritees de l’Eglise orthodoxe, sujets nationaux, psychologie dramatique modernee. Ce guide parcourt cette construction rapide et ses liens, naturellement puissants, avec la scene francaise.

I. Avant Glinka, l’opera importe

Jusqu’aux annees 1830, l’opera en Russie est un produit d’importation. Les cours imperiales de Saint-Petersbourg et de Moscou invitent des compositeurs et des troupes italiennes. Galuppi, Paisiello, Cimarosa, Sarti, plus tard Rossini et Donizetti font donner leurs oeuvres dans les theatres imperiaux, souvent en italien devant un public aristocratique francophone. Quelques compositeurs russes — Evstignei Fomine (Les Cochers au relais, 1787), Stepan Davydov, Alexis Titov — tentent l’ecriture d’operas en russe, mais sans reussir a s’imposer dans le repertoire.

Le probleme est esthetique. Les modeles italiens et francais s’adaptent mal a la prosodie russe. La ligne vocale italienne, avec ses longues vocalises, ses cabalettes, ses airs a trois reprises, convient mal aux rythmes abrupts du russe. Les compositeurs russes hesitent entre la copie servile et l’experimentation. Il faudra Glinka pour trouver la synthese.

II. Glinka fonde l’ecole russe (1836)

Mikhail Glinka (1804-1857), noble russe forme a la musique en Italie et en Allemagne, rentre en Russie en 1834 avec le projet d’ecrire un opera national. En 1836, il fait creer au Theatre Bolchoi de Saint-Petersbourg (l’ancien, avant qu’il ne soit rebati sur le site du Mariinski) La Vie pour le Tsar — plus tard rebaptise Ivan Sussanine. L’histoire est tiree de la grande epopee russe : un paysan sacrifie sa vie pour sauver le jeune tsar Michel Romanov pendant le Temps des Troubles (1613).

Cet opera est une revolution. Glinka y melange pour la premiere fois les techniques occidentales (forme arioso, structure en actes, orchestration classique) et le materiau musical russe authentique — chants populaires collectes sur le terrain, formules mélismatiques orthodoxes, ostinatos typiques des danses cosaques. Le chœur, comme dans l’opera italien, est omnipresent ; mais il chante en russe, avec les intonations du peuple russe.

Six ans plus tard, Glinka cree Rouslan et Ludmila (1842), inspire du poeme epique de Pouchkine — le meme qui donne son nom a ce magazine. Dans ce deuxieme opera, Glinka integre le fantastique, l’orientalisme, les evocations lointaines (Caucase, Asie centrale) — tout un reservoir esthetique que ses successeurs exploiteront. La gamme par tons entiere, que Debussy utilisera cinquante ans plus tard dans Pelleas, apparait pour la premiere fois chez Glinka.

Glinka meurt en 1857 sans ecrire d’autres operas, mais il a invente l’ecole russe — branche operatique d’un vaste mouvement musical national qui embrassera aussi la symphonie, la musique de chambre et le lied. Alexandre Dargomyjski prolonge son travail avec Roussalka (1856), drame lyrique ou la ligne vocale epouse les inflexions de la langue parlee — ce que Moussorgski poussera plus loin.

III. Le Groupe des Cinq et Boris Godounov

Dans les annees 1860, autour du compositeur Mili Balakirev se forme a Saint-Petersbourg un cercle informel de compositeurs russes — le Groupe des Cinq ou “Puissante petite bande”. Ils se reunissent chez Balakirev, partagent leurs partitions, se conseillent, echangent. Pour eux, la musique russe doit se construire hors des conservatoires, enracinee dans le peuple, en rupture avec l’Europe occidentale. Leur credo : la musique doit servir un ideal national, moral et populaire.

Decor d'opera style iconostase pour Boris Godounov

Modeste Moussorgski (1839-1881), officier puis fonctionnaire, compose entre 1868 et 1872 Boris Godounov, d’apres le drame historique de Pouchkine. Il y met en musique tous les principes du groupe : chœurs populaires traites comme personnage principal, lignes vocales derivees de la parole russe, harmonies dures, orchestration brutale. La version initiale est refusee par le Theatre imperial. Une seconde version, revisee, est creee en 1874 au Mariinski. Le public reste mitige ; la critique, incomprise.

Il faudra que Rimski-Korsakov, ami et eleve de Moussorgski, reorchestre l’opera apres la mort du compositeur (1881) pour qu’il trouve un large public. Plus tard, Dmitri Chostakovitch en produira une nouvelle version (1940). Et c’est finalement Paris qui consacrera l’oeuvre : en 1908, Serge Diaghilev presente Boris Godounov a l’Opera Garnier avec Chaliapine dans le role-titre. Le choc est total. Debussy, Ravel, Stravinski, toute une generation de musiciens francais decouvrent une musique qu’ils jugent revolutionnaire.

Les autres membres du Groupe des Cinq produisent chacun une oeuvre majeure : Alexandre Borodine avec Le Prince Igor (1869-1887, inacheve), source des fameuses Danses polovtsiennes qui fascineront Paris ; Nikolai Rimski-Korsakov avec La Fiancee du Tsar (1898), Sadko (1898), Le Coq d’or (1909), merveilles d’orchestration et de coloris orientalisants. Cesar Cui, moins dote, produit surtout des oeuvres mineures. Balakirev reste le chef d’orchestre et l’animateur du groupe plutot que le compositeur majeur.

IV. Tchaikovski et le grand opera russe

Contemporain du Groupe des Cinq mais distant de leur credo nationaliste, Piotr Tchaikovski (1840-1893) est forme au Conservatoire de Saint-Petersbourg et enseigne a celui de Moscou. Il ecrit dix operas. Deux s’imposent au repertoire international : Eugene Oneguine (1879) et La Dame de pique (1890), tous deux tires de Pouchkine — choix qui illustre la porosite permanente entre l’opera russe et la grande litterature russe. Mazeppa (1884), La Pucelle d’Orleans (1881), Iolanta (1892) complete son catalogue.

Eugene Oneguine est un opera psychologique. Tchaikovski refuse le grand spectacle national ; il choisit une histoire intime — une jeune femme de province ecrit une lettre d’amour au jeune dandy Oneguine, qui la repousse avec froideur ; des annees plus tard, Oneguine la retrouve devenue femme du monde, et c’est lui qui la supplie — elle refuse. L’opera est fait de petites scenes lyriques (le titre officiel est “scenes lyriques d’apres Pouchkine”), d’une economie de moyens remarquable, d’une intensite emotionnelle continue. La lettre de Tatiana est l’un des sommets du lyrisme russe.

La Dame de pique, l’opera le plus sombre de Tchaikovski, est une histoire d’obsession — un officier veut extorquer a une vieille comtesse le secret de trois cartes gagnantes, provoquant sa mort et sombrant dans la folie. La partition melange le lyrisme intense de Tchaikovski, le fantastique a la Hoffmann, et des evocations du XVIIIe siecle francais (le minuet de la comtesse vieillissante).

Les Saisons russes de Diaghilev diffusent les operas de Tchaikovski a Paris. La France les accueille comme des chefs-d’oeuvre, et les grandes scenes parisiennes les programment des les annees 1920. Aujourd’hui, Eugene Oneguine et La Dame de pique sont parmi les operas les plus donnees au Palais Garnier.

V. Rimski-Korsakov et la genealogie des saisons russes

Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908), professeur au Conservatoire de Saint-Petersbourg, forme toute une generation — Stravinski, Prokofiev indirectement, Gliere, Ippolitov-Ivanov. Ses operas combinent orientalisme (Scheherazade, certes une suite symphonique plus qu’un opera, mais l’esprit), folklore, fantastique et virtuosite orchestrale. Sadko (1898), Le Conte du tsar Saltan (1900), La Fiancee du Tsar (1898), Le Coq d’or (1909, version posthume) sont ses oeuvres majeures.

Cote francais, les saisons russes de Diaghilev dependent directement de ses eleves. Stravinski — dont L’Oiseau de feu (1910), Petrouchka (1911) et Le Sacre du printemps (1913) sont des ballets, non des operas — incarne le prolongement direct de l’ecole Rimski. Apres la mort de Rimski en 1908, ses partitions commencent leur carriere parisienne : Le Coq d’or est cree a Paris en 1914 dans une version moitie-opera moitie-ballet, mise en scene par Fokine. Les decors et costumes orientalisants de Natalia Gontcharova font sensation — un art visuel qui reappara chez les peintres-decorateurs russes de l’emigration, travail documente par art-russe.com dans ses dossiers sur les saisons russes et leurs ateliers parisiens.

Programme et livret d'Eugene Oneguine en francais et russe

VI. Rachmaninov, l’opera sovietique, Prokofiev, Chostakovitch

Sergei Rachmaninov (1873-1943) ecrit trois operas : Aleko (1893, oeuvre de jeunesse), Francesca da Rimini (1906) et Le Chevalier avare (1906). Aucun ne rencontre un grand succes, et Rachmaninov abandonne le genre pour se consacrer au piano et a la symphonie. Il emigre apres 1917, s’installe aux Etats-Unis, ne reviendra jamais en Russie. Sur cette diaspora musicale russe de Paris, Moscou, New York, la communaute emigree parisienne a produit un univers propre documente dans les archives de unerusseaparis.fr — salons de Kschessinska, chorales russes de la rue Daru, concerts prives de la rue de Grenelle.

Sergei Prokofiev (1891-1953) est une figure plus complexe. Il emigre en 1918, vit a New York puis a Paris, compose des ballets pour Diaghilev (Le Pas d’acier, 1927 ; Le Fils prodigue, 1929). Il rentre definitivement en URSS en 1936. Ses operas — L’Amour des trois oranges (1921, cree a Chicago), L’Ange de feu (1927, cree a Venise en 1955), Semion Kotko (1940), Les Fiancailles au monastere (1946), Guerre et Paix (1945-1952) — sont portes par une ecriture vocale d’une precision remarquable.

Guerre et Paix, d’apres Tolstoi, est une vaste fresque en treize tableaux qui demande une troupe gigantesque. C’est la grande tentative prokofievienne d’opera epique russe. Il est aujourd’hui donne regulierement au Mariinski et au Bolchoi, et a connu une production memorable a l’Opera de Paris en 2000.

Dmitri Chostakovitch (1906-1975) ecrit en 1934 Lady Macbeth de Mtsensk, opera d’une violence dramatique inouie sur une nouvelle de Leskov : une femme etouffee par un mariage provincial tue son beau-pere puis son mari, avant de tomber elle-meme victime de l’amour. L’opera est un triomphe — jusqu’a ce que Staline, present a une representation en 1936, le trouve “chaotique”. La Pravda publie un editorial assassin (Chaos au lieu de musique). Chostakovitch retire son opera et n’en ecrira plus jamais.

VII. Saisons russes francaises, heritage contemporain

Les saisons russes de Diaghilev a Paris (1908-1929) — episode central de l’histoire des echanges culturels franco-russes — ont change le rapport francais a l’opera russe. Avant 1908, l’opera russe est une curiosite exotique ; apres 1908, c’est un sommet du repertoire. Chaliapine emigre en 1922 et vit en France — il donne ses recitals a Paris, Nice, Biarritz, enregistre des disques qui diffusent la voix russe dans le monde entier. Il meurt en 1938 a Paris et repose un temps au cimetiere Sainte-Genevieve-des-Bois avant d’etre rapatrie a Moscou en 1984.

Apres la Seconde Guerre mondiale, les echanges continuent. Le Bolchoi et le Kirov (Mariinski) viennent a Paris des les annees 1960 — operas Guerre et Paix, Boris Godounov, Khovanchtchina. Les grands chanteurs russes — Irina Arkhipova, Nikolai Guiaourov, Galina Vishnevskaia, Elena Obraztsova, Dmitri Hvorostovski plus recemment, Anna Netrebko — font carriere entre l’Europe et l’Amerique avec pour base Moscou, Saint-Petersbourg, Milan, Vienne, Paris.

Aujourd’hui, les grands operas russes sont integres au repertoire international. Le Palais Garnier donne Eugene Oneguine, La Dame de pique, Iolanta, Le Prince Igor, Boris Godounov. L’Opera Bastille programme Lady Macbeth. Le Theatre des Champs-Elysees accueille Guerre et Paix. La prochaine generation de chefs — Vasily Petrenko, Kirill Petrenko, Vladimir Jurowski — dirige les grandes maisons europeennes en y apportant l’expertise russe. L’opera russe est desormais, comme le ballet russe, un element central du patrimoine lyrique mondial — et un pont permanent entre Paris et Saint-Petersbourg.

Questions frequentes

Qu'est-ce que le Groupe des Cinq ?
Le Groupe des Cinq (en russe Moguchaya kuchka, litteralement le Puissant petit tas) designe un cercle de cinq compositeurs russes reunis autour de Mili Balakirev dans les annees 1860 a Saint-Petersbourg : Balakirev lui-meme, Cesar Cui, Alexandre Borodine, Modeste Moussorgski et Nicolas Rimski-Korsakov. Leur projet commun etait de creer une musique specifiquement russe, enracinee dans les chants populaires, l'histoire nationale et les legendes orthodoxes, en opposition a l'academisme occidental enseigne au Conservatoire de Saint-Petersbourg.
Pourquoi Boris Godounov est-il un opera si important ?
Compose par Modeste Moussorgski entre 1868 et 1872 sur un livret tire de Pouchkine, Boris Godounov est le premier grand opera russe a traiter un sujet historique national avec les moyens musicaux typiquement russes — psalmodies orthodoxes, chants populaires, rythmes parlers de la langue russe transformes en ligne vocale. C'est aussi un drame politique qui met en scene le peuple russe comme protagoniste collectif, non comme simple chœur ornemental. Sa creation fut un choc esthetique qui influenca Debussy et toute la musique francaise moderne.
Faut-il voir l'opera russe dans sa langue d'origine ?
Oui, autant que possible. La prosodie russe — l'alternance de syllabes accentuees et atones, la douceur des voyelles, la musicalite des sifflantes — est integree dans la ligne melodique. Un Eugene Oneguine chante en italien perd la moitie de son charme. Les grandes maisons d'opera mondiales presentent desormais systematiquement les operas russes en russe, avec surtitrage francais. Le Palais Garnier, le Theatre des Champs-Elysees et l'Opera Bastille suivent cette regle.
Qui etait Fedor Chaliapine et pourquoi a-t-il tant marque Paris ?
Fedor Chaliapine (1873-1938) est la plus grande basse russe de l'histoire de l'opera, et l'un des premiers chanteurs-acteurs totaux. Decouvert par Mamontov puis engage au Bolchoi et au Mariinski, il devient la voix emblematique des rois russes — Boris Godounov, Ivan Sussanine, Mefistofele. Decouvert par Paris lors de la saison russe de 1908 organisee par Diaghilev, il s'y installe a partir de 1922 apres avoir fui l'URSS, et passe la fin de sa vie entre Paris et les tournees mondiales. Il repose au cimetiere Sainte-Genevieve-des-Bois depuis 1938, puis a Moscou apres le rapatriement de ses cendres en 1984.
Ou voir les operas russes a Paris aujourd'hui ?
L'Opera national de Paris (Palais Garnier et Bastille) programme regulierement le repertoire russe, avec une predilection pour Eugene Oneguine, La Dame de pique, Boris Godounov et Lady Macbeth de Mtsensk. Le Theatre des Champs-Elysees a ete historiquement un lieu des saisons russes ; il accueille ponctuellement des productions russes. Le Theatre du Chatelet, berceau des Ballets Russes, produit aussi des concerts et operas russes. Enfin, la Philharmonie de Paris et la Salle Gaveau programment des versions de concert des grands operas russes.