Portrait d'une musicologue dans une bibliotheque musicale, partitions ouvertes sur le bureau
ENTRETIEN · Musicologie

Comprendre la musique russe : entretien avec une musicologue

Entretien avec Anna Volkova, musicologue specialisee dans l'école russe de composition : ame slave, dialogue avec la France, parcours d'ecoute commenté.

Comment ecouter la musique classique russe quand on n'a pas grandi avec elle ? Pourquoi parle-t-on d'ame slave ? Anna Volkova, musicologue specialisee dans l'école russe de composition et formée au Conservatoire Tchaikovski de Moscou, repond a nos questions sur les codes, le répertoire et le dialogue ininterrompu entre la musique russe et la France.

Comment entrer dans la musique classique russe quand on n’a pas grandi avec elle ? Pourquoi le répertoire russe garde-t-il une place a part dans les saisons parisiennes ? Que recouvre vraiment la formule “ame russe” si souvent invoquee a propos de Tchaikovski ou de Rachmaninov ? Pour cet entretien, la redaction de Ruslan a interrogé Anna Volkova, musicologue specialisee dans l’école russe de composition. formée au Conservatoire Tchaikovski de Moscou, installee depuis quinze ans en France ou elle enseigne dans une université parisienne, Anna Volkova travaille depuis vingt-cinq ans sur la musique russe du XIXe et du XXe siècle, avec un interet particulier pour le dialogue franco-russe. Cet entretien synthetise plusieurs heures de conversation menees au cours du printemps 2026.

Portrait éditorial de Anna Volkova, musicologue, dans une bibliotheque musicale

Anna Volkova

Musicologue, specialiste de l'école russe de composition

formée au Conservatoire Tchaikovski de Moscou, installee a Paris depuis quinze ans. Enseigne la musicologie en université et donne des conferences regulieres dans les institutions musicales françaises.

Une musique a part dans le grand répertoire occidental

La redaction Anna, on lit souvent que la musique russe a une "couleur a part" dans le grand répertoire classique. Quel sens donnez-vous a cette formule, qui peut paraitre vague ?
Anna Volkova

C'est une formule trop souvent utilisee comme un cliche, mais elle a un sens technique reel quand on la regarde de près. La musique classique russe se distingue par trois traits structurels.

Premierement, l'orchestration. Depuis Glinka, l'orchestre russe est traite avec une attention particuliere a la couleur — chaque pupitre est utilise non seulement pour son volume sonore mais pour sa couleur intrinseque. Rimski-Korsakov a porte cet art a son sommet : ses traites d'orchestration sont restes des references mondiales. Cette attention vient en partie de l'influence de la peinture russe — les compositeurs russes ont travaille avec des peintres (le "Monde de l'Art", Bakst, Benois, Korovine) et ont absorbe leur vocabulaire de couleurs.

Deuxiemement, le rapport au folklore. Les compositeurs russes ont integre très tot les chants paysans, les modes liturgiques orthodoxes, les danses traditionnelles, dans une langue savante. Cela donne des couleurs harmoniques specifiques — accords parralleles, modes ecclesiastiques, pentatoniques d'origine asiatique — qu'on ne trouve pas dans la musique allemande ou italienne classiques.

Troisiemement, le dramatisme orchestral. Les Russes aiment les grandes oppositions — pianissimo extreme contre fortissimo brutal, lyrisme de cordes contre attaque de cuivres. Cela donne une dynamique très marquée qui frappe tout de suite l'auditeur.

La redaction Y a-t-il un sens defendable derriere la formule "ame russe" ?
Anna Volkova

Je suis prudente avec cette formule. "L'ame russe" est devenu un slogan touristique qui peut tout dire et son contraire. Mais si on cherche un sens précis, je dirais ceci : la musique russe a ete composée dans un pays qui a vecu des transformations historiques violentes — servage abolit en 1861, revolutions de 1905 et 1917, deux guerres mondiales, communisme, perestroika, post-1991. La musique en porte la trace. Il y a chez Tchaikovski une charge melancolique qui ne ressemble pas a celle de Brahms. Il y a chez Chostakovitch un humour grimacant qui n'existe pas chez Mahler. C'est un effet de contexte historique avant d'etre une essence.

Pour moi, "l'ame russe" en musique, c'est l'art de tenir ensemble la melancolie et l'energie, le lyrisme et la satire, la nostalgie et l'avant-garde. C'est ce qui fait que Tchaikovski et Stravinski peuvent appartenir a la même tradition tout en paraissant aux antipodes esthétiques.

Le dialogue ininterrompu avec la France

La redaction Vous travaillez beaucoup sur le dialogue franco-russe en musique. Quels sont les jalons que vous identifiez ?
Anna Volkova

Le dialogue commence vraiment au milieu du XIXe siècle. Glinka passe l'annee 1844-1845 a Paris ou Berlioz dirige des extraits de ses opéras — c'est le premier "test" parisien d'une musique russe. Tchaikovski vient régulièrement a Paris a partir des annees 1880 et entretient des relations etroites avec les compositeurs français — il aime particulierement Bizet et Saint-Saens. La presence russe explose en 1907-1909 avec les saisons russes de Diaghilev — la rapide reconnaissance de Stravinski par Paris est un fait sans equivalent dans l'histoire de la musique.

Après 1917, l'emigration russe en France change la donne. Stravinski, Prokofiev, Rachmaninov vivent a Paris dans les annees 1920-1930. Ils y composent. Ils y jouent. Ils y rencontrent les compositeurs français — Stravinski et Cocteau, Prokofiev et Auric, Rachmaninov et Ravel. C'est un moment ou Paris est probablement le centre mondial de la musique russe — plus important que Moscou pour beaucoup de compositeurs en exil.

Après-guerre, le répertoire russe entre dans toutes les saisons parisiennes. La saison Mariinski-Gergiev a Pleyel a partir de 1990 marqué une renaissance de cette presence. Et même en 2026, avec le contexte geopolitique très difficile, les musiciens russes en exil continuent de jouer en France — dans des conditions complexes mais reelles.

La redaction Vous etes installee a Paris depuis quinze ans. Comment voyez-vous l'evolution de la place du répertoire russe dans la vie musicale française actuelle ?
Anna Volkova

Le répertoire russe occupe une place très stable dans les saisons orchestrales — Tchaikovski, Rachmaninov, Stravinski, Prokofiev, Chostakovitch sont joues chaque saison par les grandes phalanges parisiennes. La nouveaute des dix dernières annees est l'apparition des compositeurs russes contemporains dans les programmes — Schnittke surtout, mais aussi Goubaidoulina, Oustvolskaia, et la jeune génération post-1990. C'est un signe de maturation : la France ne se contente plus du grand répertoire patrimonial, elle s'ouvre a la musique russe vivante.

Cette evolution s'inscrit dans une histoire longue d'échanges qui ne se reduit pas a la musique. Pour ceux qui veulent en explorer l'arriere-plan historique, le [récit de l'Alliance franco-russe entre 1892 et 1917](/blog/alliance-franco-russe-1892-1917/) est très eclairant — beaucoup des grandes amities musicales franco-russes du XXe siècle ont leur racine dans ce moment politique.

Comment entrer dans la musique russe quand on ne la connait pas

La redaction Imaginons un lecteur français cultive qui a peu ecoute de musique russe. Comment lui conseillez-vous de commencer ?
Anna Volkova

Je commence toujours par Tchaikovski, et plus precisement par sa Sixieme Symphonie *Pathetique*. C'est la porte d'entree la plus accessible : melodisme immediat, orchestration genereuse, drame clair. Après trois ou quatre ecoutes attentives, l'auditeur a déjà accumule une connaissance du langage tchaikovskien.

Ensuite je recommande le Concerto pour piano numero 2 de Rachmaninov. C'est probablement l'oeuvre russe la plus ecoutee au monde, pour de bonnes raisons : melodisme inoubliable, virtuosite jamais gratuite, romantisme post-romantique parfaitement maitrise.

Troisieme etape : *L'Oiseau de feu* de Stravinski. C'est encore une musique tonale, on n'est pas encore dans le scandale du *Sacre* — mais on entend déjà la couleur orchestrale russe poussee au maximum, l'invention rythmique, la folklorisation savante. C'est l'oreille qui s'ouvre au XXe siècle russe.

Quatrieme etape : la Cinquieme Symphonie de Chostakovitch. Après Stravinski, on est pret pour le siècle sovietique. La Cinquieme est dramatique, dechirante, traversée d'une tension politique sourde — on entend le poids du contexte historique dans la musique elle-même.

Après ces quatre oeuvres, on peut explorer dans toutes les directions — *Boris Godounov* de Moussorgski, le *Sacre du printemps* de Stravinski, les ballets russes, les opéras de Rimski. La carte commence a se dessiner.

La redaction Faut-il connaitre le russe pour bien apprecier la musique russe ?
Anna Volkova

Pour les oeuvres instrumentales, non, evidemment. Pour les opéras et les melodies vocales, c'est une question reelle. La sonorite du russe — ses voyelles fermees, ses consonnes accentuees, son accent tonique très mobile — fait partie integrante de la musique. Quand on chante "Ya pomnyu chudnoye mgnovenye" ("Je me souviens de l'instant merveilleux", debut de la melodie de Glinka sur un poeme de Pouchkine), on n'a pas la même musique en russe et en traduction.

Pour les melomanes français qui veulent entrer plus profondement, je recommande au moins d'apprendre l'alphabet cyrillique et quelques mots cles. C'est l'affaire de quelques semaines. Il existe des [méthodes d'immersion adaptees aux francophones adultes](/blog/methode-apprentissage-russe-immersion/) qui permettent une progression rapide. Après quelques mois de pratique, on peut suivre les livrets d'opéra et lire des poemes simples — ca change profondement l'expérience musicale.

Questions rapides — idees recues

Tchaikovski etait-il russe au sens national, ou occidentalisé ?
Faux dilemme. Il etait profondement russe — son lyrisme, son rapport au folklore, sa charge emotionnelle ne ressemblent qu'a la Russie — et en même temps il maitrisait la grammaire allemande et aimait passionnement la musique française. C'est cette double appartenance qui fait sa singularité.
Rachmaninov est-il un epigon de Tchaikovski ?
Faux. Il en est l'heritier, mais avec une langue harmonique propre — beaucoup plus chromatique, beaucoup plus poly-melodique. Son orchestration est aussi differente, plus dense, plus stratifiee. C'est un grand compositeur du XXe siècle, pas un retardataire du XIXe.
Le *Sacre du printemps* a-t-il vraiment provoque une emeute en 1913 ?
Vrai mais nuance. Il y a eu des sifflets, des bagarres dans la salle, la police est intervenue. Mais c'etait du chahut bourgeois, pas une emeute populaire. Et le succes posterieur a ete tellement rapide que l'episode est devenu un mythe fondateur.
Chostakovitch etait-il un compositeur officiel sovietique ?
Faux et complique. Il a ete denonce deux fois (1936 et 1948), reabilité, decoré, surveillé toute sa vie. Sa relation au pouvoir sovietique est ambivalente — pas de la collaboration, pas de la dissidence ouverte, une formé de resistance interieure dont la musique porte trace.
Stravinski a-t-il vraiment renié sa russite quand il vivait en France et aux États-Unis ?
Faux. Il a souvent dit qu'il etait avant tout russe, et toute sa musique — même la plus neoclassique — porte une signature russe. Il a juste refuse l'identification politique avec l'URSS, ce qui est une autre question.
L'opéra russe est-il fait pour des voix russes, et impossible a chanter en français ?
A moitie vrai. Les voix russes ont des couleurs vocales très specifiques (les basses profondes, surtout). Mais des français magnifiques ont chante l'opéra russe — Jose Van Dam, Roberto Alagna, Patricia Petibon. C'est faisable et même parfois reveal la musique sous un autre jour.
La musique russe est-elle très differente de la musique ukrainienne ou polonaise ?
Oui et non. Il y a des liens — folklore commun par endroits, influences reciproques. Mais l'école russe a developpe une identite très forte des le milieu du XIXe siècle qui la distingue clairement des traditions polonaises (Chopin, Karlowicz) et ukrainiennes (Lyssenko, Skoryk).

Conclusion : trois choses a retenir

Anna Volkova

Pour conclure, je dirais trois choses au lecteur qui veut explorer la musique russe.

Premierement — donnez-vous du temps. La musique russe est dense ; il faut plusieurs ecoutes attentives d'une même oeuvre pour entrer dans sa langue. Ne consommez pas, ecoutez. Reecoutez. Ecoutez avec la partition si possible.

Deuxiemement — replacez chaque oeuvre dans son contexte historique. La musique russe ne se comprend pas hors de l'histoire russe. Quand vous ecoutez la *Pathetique* de Tchaikovski, sachez qu'elle a ete créée neuf jours avant sa mort. Quand vous ecoutez la *Leningrad* de Chostakovitch, sachez qu'elle a ete composée pendant le siege de Leningrad et créée par un orchestre amaigri par la famine. Ce n'est pas du commentaire décoratif, c'est de la matiere musicale.

Troisiemement — combinez l'ecoute avec d'autres entrees dans la culture russe. Lisez Pouchkine en parallele de Glinka. Regardez les décors de Bakst en parallele de Stravinski. Visitez les musées, voyez le ballet en direct si vous le pouvez — voyagez en Russie quand le contexte le permet, ou frequentez les centres culturels russes a Paris. La musique seule, isolée du reste, perd la moitie de sa charge.

Pour prolonger ce panorama, voir notre guide des 15 compositeurs russes essentiels qui detaille oeuvre par oeuvre les figures evoquées par Anna Volkova, et le pilier sur la musique classique russe. Pour suivre la diaspora musicale russe a Paris et ses programmations, unerusseaparis.fr tient un calendrier specialisé indispensable aux amateurs.

Questions frequentes

Qu’est-ce que le Conservatoire Tchaikovski de Moscou ?

Le Conservatoire d’État Piotr-Ilitch-Tchaikovski de Moscou, fondé en 1866 par Nikolai Rubinstein, est l’une des principales écoles de musique du monde. Il a formé Rachmaninov, Scriabine, Medtner, Chaliapine, Oistrakh, Richter, Guilels, Rostropovitch, Pletnev, Matsuev. Ce dernier s’est d’ailleurs illustré à Paris dans un programme inoubliable : Denis Matsuev au Théâtre des Champs-Élysées est l’exemple même de ce que la scène parisienne offre de mieux pour entendre la tradition pianistique russe en concert. Le batiment historique rue Bolchaia Nikitskaia abrite trois salles de concert qui accueillent toute l’annee la vie musicale moscovite. Le Concours international Tchaikovski, organise tous les quatre ans depuis 1958, y consacré les jeunes solistes du monde entier.

Quelle est la difference entre l’école de Saint-Petersbourg et l’école de Moscou ?

Les deux conservatoires russes — Saint-Petersbourg fondé en 1862 par Anton Rubinstein, Moscou fondé en 1866 par son frere Nikolai — ont developpe des traditions distinctes. Saint-Petersbourg : tradition plus academique, lien fort avec les classiques allemands, formation centree sur la grande symphonie et l’opéra (Rimski-Korsakov formé Stravinski et Prokofiev ici). Moscou : tradition plus piano-centrée, lien fort avec le romantisme franco-allemand tardif (Tchaikovski, Tanieev, Arenski forment Rachmaninov et Scriabine ici). Aujourd’hui les deux écoles convergent largement mais les nuances de “son” persistent.

La musique sovietique est-elle separable de la propagande politique ?

C’est l’une des questions les plus complexes de la musicologie du XXe siècle. La musique sovietique n’est pas reductible a la propagande mais elle ne peut pas non plus en etre completement separée. Il faut analyser au cas par cas : certaines oeuvres (Chostakovitch Cinquieme, Septieme) sont explicitement composées après ou pendant des episodes politiques majeurs ; d’autres (les Quatuors a cordes de Chostakovitch, La Suite sur des poemes de Michel-Ange) sont des refuges intimes de l’expression personnelle. Pour entrer dans cette question, lire les mémoires de Chostakovitch (Temoignage, version Volkov, 1979) et les essais de Solomon Volkov.

Quels sont les enregistrements de reference pour decouvrir la musique russe ?

Quatre enregistrements pour commencer : (1) Tchaikovski Symphonie n°6 Pathetique — Mravinski / Philharmonique de Leningrad (DG, 1960, mono historique mais references absolues). (2) Rachmaninov Concerto n°2 — le compositeur lui-même avec Stokowski / Philadelphie (1929, archive historique exceptionnelle). (3) Stravinski L’Oiseau de feu — le compositeur dirigeant son oeuvre (Columbia Symphony Orchestra, 1961). (4) Chostakovitch Symphonie n°5 — Bernstein / NewYork Philharmonic (Sony, 1959). Après ces quatre disques, ouvrir l’integrale Mravinski-DG des annees 1960 pour la suite.

Y a-t-il des grandes compositrices russes ?

Oui, et plus qu’on ne le croit. Galina Oustvolskaia (1919-2006), élève de Chostakovitch, est l’une des compositrices les plus radicales du XXe siècle — son oeuvre est decouverte tardivement en Occident. Sofia Goubaidoulina (nee 1931, encore en vie en 2026) est probablement la compositrice russe vivante la plus jouée au monde — son répertoire est immense, sa langue spirituelle, marquée par le tatar de ses origines. Avant elles, il faut mentionner Aleksandra Pakhmoutova (chanson de variété) et plusieurs compositrices de l’emigration. Les jeunes générations comportent plusieurs noms emergents — Olga Bochikhina, Daria Zvezdina, Anna Korsun.