Quand la Russie de Vladimir se convertit au christianisme en 988, elle recoit de Constantinople non seulement une religion mais aussi tout un art — celui de la peinture d’icones byzantine. En sept siècles, cet art s’adapte a la sensibilite russe, developpe des écoles regionales, produit des artistes de génie comme Andrei Roublev et Dionissi, avant de s’eteindre partiellement avec la modernisation de Pierre le Grand au XVIIIe siècle. Il renait au XIXe siècle comme objet de collection et d’étude savante. Cet article retrace mille ans d’une des plus hautes traditions de l’art sacre chretien.
Qu’est-ce qu’une icone ?
Le mot icone vient du grec eikon — image. Dans la tradition orthodoxe, l’icone n’est pas un tableau mais une “fenetre” ouverte sur le monde divin. Elle est peinte selon des canons stricts etablis depuis le VIIe siècle byzantin : sujets du Christ, de la Theotokos (la Mere de Dieu), des saints, des evenements evangeliques. Les regles concernent la composition, les couleurs, les gestes, les inscriptions. L’iconographe ne “crée” pas — il transmet, en respectant scrupuleusement les modèles.
Les icones russes sont peintes a la detrempe (pigments lies a l’oeuf) sur des planches de bois (tilleul, bouleau) preparées avec une couche de plâtre fin (levkas). L’or en feuilles est applique sur les fonds et les halos. Les dimensions varient — des petites icones personnelles (20 x 30 cm) aux grandes icones d’iconostase (plusieurs metres).
L’iconostase — cloison d’icones qui separe le sanctuaire de la nef dans les églises orthodoxes — est elle-même un objet d’art total. Elle comprend plusieurs rangees d’icones dans un ordre theologique précis : rangee des saints locaux, rangee des fêtes liturgiques, rangee des prophetes, rangee des patriarches, avec au centre les grandes icones du Christ et de la Theotokos.
Les premières icones russes (Xe-XIIIe siècle)
Les premières icones en Russie arrivent directement de Constantinople après la conversion de 988. Les églises de Kiev (Sainte-Sophie, 1037) sont couvertes de mosaiques et de fresques executées par des maitres byzantins. Les icones mobiles (portatives) sont aussi importees.
Au XIIe siècle, les ateliers russes se multiplient dans le nord — Vladimir, Souzdal, Novgorod. La tradition locale se detache peu a peu du modèle grec. Elle garde la composition, les sujets, la theologie, mais developpe une expressivité plus directe, des couleurs plus vives, une simplification des volumes.
Quelques icones de cette période initiale ont survecu :
- La Vierge de Vladimir (vers 1130, byzantine mais apportée en Russie, conservée a la Tretiakov) : chef-d’oeuvre absolu, modèle de toutes les Vierges russes de tendresse (Oumilenie).
- Saint Nicolas de Novgorod (XIe-XIIe siècle) : figure traditionnelle russe.
- La Deisis (composition du Christ entouré de la Vierge et de Jean-Baptiste) en plusieurs versions.
L’invasion mongole de 1237-1240 interrompt brutalement cette production. Kiev est detruite, les ateliers disperses. Pendant deux siècles, la peinture d’icones continue dans le nord (Novgorod, Pskov) mais l’ensemble de la Russie appauvrit.
L’école de Novgorod (XIVe-XVe siècle)
Novgorod, ville marchande libre au nord-ouest de la Russie, echappe en partie aux Mongols (elle paye tribut mais conserve son autonomie). Elle devient le centre de la peinture d’icones russe pendant deux siècles.
L’école de Novgorod se caracterise par :
- Couleurs vives et franches (rouge vermillon, bleu lapis-lazuli, jaune safran, blanc pur)
- compositions simples et lisibles
- Figures elancees, visages austeres
- Fonds unis ou très simplifies
Les grandes icones de Novgorod sont conservées a la Tretiakov (Moscou), au musée russe (Saint-Petersbourg), au musée de Novgorod lui-même. Saint Georges combattant le dragon (XIVe siècle, rouge eclatant) ; Sainte Theotokos du signe ; La Transfiguration attribuee a Theophane le Grec (1403, Novgorod).
Theophane le Grec (vers 1340 - vers 1410) est le grand peintre byzantin qui vient travailler a Novgorod dans les annees 1370, puis a Moscou. Ses fresques a l’église de la Transfiguration de Novgorod (1378) sont conservées. Son style — traits rapides, couleurs nerveuses, expressivité dramatique — est unique.
Andrei Roublev et l’école de Moscou (XVe siècle)
Moscou, puissance montante au XIVe siècle, attire les iconographes. Au debut du XVe siècle, un moine du monastere de la Trinite-Saint-Serge (près de Moscou), Andrei Roublev (vers 1360 - 1430), devient le plus grand iconographe russe de l’histoire. Il a peut-etre travaille aux cotes de Theophane le Grec a Moscou dans les annees 1405.
L’oeuvre de Roublev est rare — beaucoup d’attributions sont douteuses. Mais quelques oeuvres certaines sont parmi les sommets de l’art mondial :
La Sainte Trinite (vers 1411, conservée a la Tretiakov) : icone de l’hospitalité d’Abraham — les trois anges visitant Abraham a Mamré, interpretes comme figuration de la Trinite divine. composition en triangle inverse de douceur extraordinaire, gestes lents de bénédiction, regards qui se repondent en cercle, couleurs pales (bleu vert, ocre, blanc). C’est l’icone russe par excellence — modèle universel de la Trinite orthodoxe. Roublev atteint dans cette oeuvre un sommet de spiritualité visuelle.
Iconostase de la cathedrale de l’Annonciation du Kremlin (1405) : realisee avec Theophane le Grec et Prokhore de Gorodets. Plusieurs figures massives du Christ, de la Mere de Dieu, des archanges.
Fresques de Vladimir (1408, cathedrale de la Dormition) : partiellement conservées, cycle du Jugement dernier avec une douceur inhabituelle pour le sujet.
Roublev meurt vers 1430 au monastere Andronikov de Moscou. Sa mémoire est vivante — il est canonise par l’église orthodoxe russe en 1988. Le film Andrei Roublev (1966) d’Andrei Tarkovski lui est consacré. Une statue a Moscou le represente.
Dionissi (vers 1440 - après 1502) prolonge l’école de Moscou. Moins connu internationalement que Roublev, il est en Russie considere comme son pair. Ses fresques du monastere de Ferapontov (1500-1502, près du lac Blanc, UNESCO) sont intactes — 300 m² de peinture murale, tons pastel d’une douceur unique. Le cycle de la vie de la Mere de Dieu est une des oeuvres absolues de la peinture medievale russe.
L’école de Stroganov (XVIe-XVIIe siècle)
Au XVIe siècle, la famille des marchands Stroganov parraine une école d’iconographes dans l’Oural (region de Solvytchegodsk). L’école de Stroganov se caracterise par :
- Miniaturisation (icones petites, très detaillées)
- Technique très raffinée (lignes fines a l’or)
- Multitude de personnages
- Paysages et architectures de fond developpes
- Preciosité proche des enluminures
Cette école represente le “baroque” russe de la peinture d’icones — plus orne, moins ascetique. Elle influence fortement l’art russe du XVIIe siècle.
Simon Ouchakov (1626-1686), chef de l’atelier Stroganov de l’Armurerie du Kremlin, modernise la peinture d’icones avec une touche europeenne — modelé des visages, perspective legere, realisme des details. Il est un iconographe de cour qui a peint les grandes icones du Kremlin.
Le declin et la modernisation (XVIIIe-XIXe siècle)
Pierre le Grand (1682-1725) modernise la Russie et, avec elle, les arts. La peinture de chevalet europeenne est importée. Les nouveaux monasteres et églises sont decorés par des peintres formés a l’italienne (Vishnyakov, Argounov). La peinture d’icones traditionnelle se maintient dans les ateliers provinciaux (Palekh, Mstera, Kholui) mais devient un art paysan, plus naif, moins spirituel.
Au XIXe siècle, la sensibilité romantique redecouvre l’art des icones. Les collectionneurs — le prince Obolenski, la famille Chtchoukine, Ilia Ostroukhov — rassemblent des centaines d’icones anciennes. L’église orthodoxe, a la recherche d’une identité authentique, remet a l’honneur la tradition Roublev-Dionissi face aux influences occidentales — tradition qui reste l’horizon visuel des grandes cérémonies paschales orthodoxes.
Les peintres du XIXe siècle s’inspirent des icones — Viktor Vasnetsov peint a l’église Saint-Volodimir de Kiev (1890) dans un style neo-byzantin. Mikhail Vroubel (1856-1910) reprend la palette et la theologie des icones dans ses grandes oeuvres symbolistes.
La redecouverte du XXe siècle
Au debut du XXe siècle, les restaurateurs russes mettent au jour les couches anciennes des icones — l’habitude etait de recouvrir une icone par une nouvelle peinture plutot que de nettoyer. Le nettoyage revele progressivement la beauté du moyen-age russe. La Sainte Trinite de Roublev est restauree en 1904-1918 : sous des couches de repeints baroques apparait le chef-d’oeuvre du XVe siècle.
L’avant-garde russe s’inspiré des icones. Kandinsky, Malevitch, Gontcharova puisent dans la tradition medievale russe la simplicité compositionnelle, l’abstraction des couleurs, l’absence de perspective. Carre noir sur fond blanc de Malevitch (1915) doit quelque chose a la Trinite de Roublev — opposition centrale forte, absence de profondeur, force symbolique.
Pendant la période sovietique (1917-1991), l’église orthodoxe est persecutée et les icones des églises fermees sont transferées dans les musées d’État. Paradoxalement, cela les protege de la destruction. La Tretiakov recupere des milliers d’icones qui deviennent accessibles au public pour la première fois. La discipline scientifique — histoire des icones, iconologie — se developpe sous des chercheurs comme Viktor Lazarev.
après 1991, les icones rentrent progressivement dans les églises — souvent accompagnées d’un debat avec les musées qui refusent de les rendre. La Sainte Trinite de Roublev est restée a la Tretiakov après avoir ete temporairement transferée en 2023 a la Cathedrale du Christ-Sauveur.
Collectionner et voir les icones
En Russie :
- Galerie Tretiakov (Moscou) : la plus grande collection d’icones anciennes au monde. Sainte Trinite de Roublev, Vierge de Vladimir, grandes icones de Novgorod, Dionissi.
- Musée Russe (Saint-Petersbourg) : collection complementaire, forte sur Novgorod et Pskov.
- Musée du Kremlin (Moscou) : icones royales et liturgiques.
- Monastere Ferapontov (oblast de Vologda) : fresques de Dionissi in situ. UNESCO.
- Musée Andrei Roublev (Moscou, monastere Andronikov) : consacré a l’art medieval russe.
En France :
- Musée Condé (Chantilly) : quelques icones anciennes.
- Cathedrale Saint-Alexandre-Nevsky (Paris) : iconostase et icones venerables.
- Musée d’Art Russe (Petit Palais, Paris) : collection modeste mais interessante.
Collectionner : le marche des icones anciennes est très reglemente. Sortie de territoire russe très difficile depuis 1991 pour les oeuvres datees avant 1945. Pour un amateur, les icones contemporaines (peintures de tradition realisees par des iconographes actuels) sont disponibles a prix raisonnables (100-1000 euros selon la dimension et le detail). Les ateliers de Palekh, Mstera, Sergueiev Posad continuent de produire. A Paris, la galerie Popoff (rue de Miromesnil) est historiquement specialisee.
Lectures
- Les Icones de Leonide Ouspensky (Cerf, 1980) — reference theologique.
- Theophane le Grec, Andrei Roublev, Dionissi de Viktor Lazarev (edition française Editions Cercle d’Art).
- Andrei Roublev d’Olga Popova (catalogue Tretiakov, disponible en ligne).
- Le film Andrei Roublev de Tarkovski (1966) reste une meditation visuelle puissante, même si son exactitude historique est libre.
Cette tradition spirituelle russe, portée par les icônes et la liturgie orthodoxe, coexiste sur le même territoire avec d’autres patrimoines immatériels vivants. Dans les républiques du Caucase Nord, ce sont souvent les femmes qui préservent les rites, les costumes et les chants traditionnels transmis de génération en génération. Pour un portrait de ces gardiennes du patrimoine, lire l’entretien de GAZETA France-Oural avec Natacha Bessedina, anthropologue spécialiste du Caucase Nord.
Les icones russes sont une des hautes experiences spirituelles et artistiques du monde. Voir la Sainte Trinite de Roublev a la Tretiakov, debout en silence, est une des emotions que le voyage en Russie reserve au visiteur attentif. C’est aussi une cle pour comprendre la grande litterature russe du XIXe siècle, Dostoievski notamment, qui voyait dans ces visages la theologie de la beauté qu’il cherchait dans ses romans.