Cette rencontre éditoriale synthétise les points de vue de plusieurs spécialistes de la littérature russe rencontrés par notre rédaction, et se présente sous la forme d’un entretien avec Hélène Bernard, slaviste et professeure de littérature comparée, dont le profil est celui d’un composite éditorial représentatif de ce milieu académique.
La littérature russe — de Pouchkine à Dostoïevski, de Tchekhov à Boulgakov — reste l’un des corpus les plus étudiés au monde. En 2026, elle traverse une période paradoxale. D’un côté, les grands classiques — Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov — n’ont jamais été aussi lus dans les lycées et les universités français. De l’autre, la guerre en Ukraine a créé un malaise dans la réception de la culture russe contemporaine, certains lecteurs et institutions hésitant à programmer ou étudier des auteurs russes vivants. C’est dans ce contexte que nous avons rencontré Hélène Bernard.
Slaviste, professeure de littérature comparée à Lyon
Spécialiste de la prose russe du XXe et XXIe siècle — 22 ans d'expérience. Auteure d'un recueil d'essais sur Boulgakov.
Pourquoi la littérature russe résiste à toutes les crises
Camille : On entend parfois que la littérature russe traverse une crise de légitimité en France depuis 2022. Est-ce que vous le ressentez dans votre pratique d'enseignante et dans vos recherches ?
Hélène : Il y a une tension réelle, mais qui est souvent mal posée. La question n'est pas « faut-il lire des auteurs russes ? » — évidemment oui, comme on lit Shakespeare malgré le colonialisme britannique ou Céline malgré son antisémitisme. La question est plutôt : comment distinguer la culture russe d'une part et la politique de l'État russe d'autre part ? Ce n'est pas nouveau — c'est la même tension que pendant la Guerre froide. Et la littérature russe a toujours été, précisément, une voix critique vis-à-vis du pouvoir. Pouchkine déporté par le tsar, Dostoïevski condamné à mort et bagnard en Sibérie, Boulgakov censuré, Pasternak contraint de refuser le Nobel, Soljenitsyne expulsé d'URSS — l'histoire de la littérature russe est une longue résistance à l'autorité. En ce sens, lire Dostoïevski n'est pas valider Poutine. C'est exactement le contraire.
Camille : Vous parlez de résistance. Mais les grands auteurs russes — Tolstoï, Dostoïevski — n'étaient pas des révolutionnaires au sens politique du terme, n'est-ce pas ?
Hélène : Absolument. Ce qui est fascinant dans la littérature russe classique, c'est qu'elle est résistante sans être idéologiquement alignée. Tolstoï était un anarchiste chrétien — il croyait que l'État et l'Église étaient également corrompus, et il a été excommunié. Dostoïevski était un nationaliste slavophile convaincu qui défendait pourtant la dignité des humiliés et des offensés avec une force qu'aucun marxiste n'a égalée. Tchekhov était un libéral discret qui ne croyait en aucune solution politique — mais dont les nouvelles posent, avec une précision chirurgicale, les questions que la politique ne résout jamais. Ce sont des écrivains qui dérangent tout le monde, ce qui est précisément la marque des grands.
Tolstoï et Dostoïevski : deux visions du monde irréconciliables ?
Camille : On les associe toujours, Tolstoï et Dostoïevski. Pourtant, on dit souvent qu'ils ne se sont jamais rencontrés et qu'ils incarnent deux visions du monde opposées. Vous confirmez ?
Hélène : Ils ont failli se rencontrer une fois, à une conférence d'un éditeur commun à Saint-Pétersbourg dans les années 1870 — l'un est arrivé après que l'autre soit parti. Cette non-rencontre est presque symbolique. Ils sont effectivement aux antipodes. Tolstoï est un romancier du visible : le corps, la société, la nature, la mort concrète. Sa vérité est dans les détails sensoriels — la robe d'Anna Karénine, l'odeur de la chambre du mourant dans La Mort d'Ivan Ilitch. Il croit que l'on peut atteindre la vérité par l'observation. Dostoïevski est un romancier de l'intériorité invisible : les idées, les obsessions, les gouffres de la conscience. Ses romans sont des tornades philosophiques où des personnages incarnent des positions (le nihilisme de Raskolnikov, la bonté de l'Idiot, la foi de l'Alyocha des Karamazov). Ce sont deux manières radicalement différentes de concevoir ce qu'est la littérature.
Camille : Lequel a le plus d'influence sur les jeunes lecteurs français que vous croisez aujourd'hui ?
Hélène : Sans hésiter, Dostoïevski. Et c'est un phénomène relativement récent — ou plutôt récurrent, puisque Dostoïevski connaît des vagues d'enthousiasme en France depuis Gide au début du XXe siècle. Ce qui attire les jeunes lecteurs d'aujourd'hui, c'est la violence psychologique de ses romans, leur dimension existentielle, leur capacité à poser des questions sans les résoudre. Dans un monde saturé de réponses toutes faites et d'algorithmes qui anticipent vos désirs, Dostoïevski est une expérience de l'inconfort total — et ça fascine. Les Frères Karamazov se lisent beaucoup en classe préparatoire. Crime et Châtiment est un livre que des lycéens lisent seuls, sans qu'on le leur demande. C'est rare.

Boulgakov, Tchekhov, Tourgueniev — les incontournables méconnus
Camille : Au-delà du duo Tolstoï-Dostoïevski, quels sont les auteurs que vous défendez en priorité auprès d'un public français non initié ?
Hélène : Boulgakov en premier. Le Maître et Marguerite est le roman russe le plus lisible pour un public occidental — il y a du fantastique à la Bulgakov, de l'humour, une satire de la vie culturelle soviétique qui parle à n'importe qui ayant vécu dans une institution bureaucratique. Et en dessous de la surface satirique, c'est un roman sur la liberté créatrice, sur ce qu'un artiste doit ou ne doit pas sacrifier pour survivre. Ensuite Tchekhov — mais plutôt les nouvelles que les pièces, qui nécessitent une mise en scène pour déployer toute leur force. Les nouvelles de la période de maturité — La Salle numéro 6, L'Évêque, La Dame au petit chien — sont des chefs-d'œuvre absolus de condensation narrative. Et Tourgueniev, terriblement sous-estimé en France, qui a pourtant influencé Henry James et Conrad.
Camille : Tourgueniev a pourtant vécu en France une grande partie de sa vie…
Hélène : Oui, il était ami intime de Flaubert, fréquentait le cercle de George Sand, a vécu à Bougival jusqu'à sa mort en 1883. Et pourtant il est peu lu en France. Son roman Pères et Fils, qui a inventé le personnage du nihiliste russe avec Bazarov, est fondamental pour comprendre les années 1860 russes. Les Récits d'un chasseur — des portraits de serfs, écrits avant l'abolition du servage — ont eu un impact réel sur le mouvement abolitionniste. Tourgueniev est un auteur de transitions, ce qui le rend moins spectaculaire que Dostoïevski, mais son œuvre a une élégance et une précision qui méritent d'être redécouvertes.
La littérature russe du XXe siècle sous la censure soviétique
Camille : Comment la censure soviétique a-t-elle façonné la littérature russe du XXe siècle ?
Hélène : De manière paradoxale, elle l'a parfois renforcée. Quand on ne peut pas dire les choses directement, on développe des techniques de détour extraordinaires. L'allégorie, l'anamorphose, le fantastique comme mode de critique sociale — tout ça s'est développé en réponse à la censure. Boulgakov écrit une comédie satanique pour parler de la liberté. Achmatova cache ses poèmes dans sa tête pendant des années — les Requiem n'existaient qu'en mémoire, copiés par un cercle très restreint. Pasternak soumet le Docteur Jivago à un éditeur milanais en secret. Cette clandestinité crée une littérature de la résistance subtile qui est très spécifique à la culture russe.La censure a aussi produit un phénomène d’autocensure très damaging pour la littérature soviétique officielle : des dizaines de bons écrivains ont sacrifié leur talent pour écrire des romans conformes aux canons du réalisme socialiste. Ces œuvres sont aujourd’hui totalement illisibles, tombées dans l’oubli le plus complet. La censure crée des martyrs et des conformistes — rarement de bons romanciers.
Prose russe contemporaine et exil : que lit-on en 2026 ?
Camille : Quels auteurs russes contemporains recommanderiez-vous à un lecteur français en 2026 ?
Hélène : Mikhail Chichkine d'abord — il vit en Suisse depuis les années 2000, il écrit en russe, et ses romans sont des constructions formelles étonnantes. La Prise d'Izmaïl est un texte inclassable, hybride, que certains comparent à Bernhard ou à Proust. Ludmila Oulitskaia ensuite, dont Daniel Stein, interprète est probablement le roman le plus ambitieux de la littérature russe contemporaine — une fresque sur l'identité juive, russe et européenne au XXe siècle. Et puis Zakhar Prilepine, qui est un cas intéressant et compliqué : c'est un très bon styliste, primé, mais qui a ensuite pris des positions pro-guerre très marquées. Il illustre bien les tensions actuelles entre talent littéraire et engagement politique.
Camille : La littérature de l'exil russe post-2022 a-t-elle déjà produit des œuvres marquantes ?
Hélène : Il est encore trop tôt pour le dire avec certitude — les grands livres de l'exil mettent du temps à émerger. L'émigration russe des années 1920 a produit Nabokov, Bounine (Nobel 1933), Tsvetaeva — mais ces œuvres ont mis des années à se constituer. Ce que je constate, c'est une explosion de textes courts : des essais, des chroniques, des récits autobiographiques publiés dans des revues littéraires russophones hors de Russie. La maison Média dom, installée à Riga, publie beaucoup de ces voix nouvelles. En France, les éditeurs Actes Sud et Verdier suivent de près ce qui se passe. Un livre qui a retenu mon attention récemment : un recueil de nouvelles d'une jeune autrice installée à Berlin dont le nom n'est pas encore connu en France, mais dont l'écriture a une précision émotionnelle extraordinaire.

Comment aborder la littérature russe quand on commence
Camille : Quel conseil pratique donneriez-vous à quelqu'un qui n'a jamais lu de littérature russe et qui veut commencer ?
Hélène : Ne pas commencer par Guerre et Paix ou les Karamazov. Ces romans sont des sommets, mais ils demandent une familiarisation préalable avec la culture russe pour être pleinement appréciés. Commencer par des textes courts : les nouvelles de Tchekhov (La Dame au petit chien, L'Évêque), les récits de Tourgueniev (Premier amour, La Steppe), les novellas de Tolstoï (La Mort d'Ivan Ilitch, Hadji-Mourat). Une fois qu'on a senti la musique de la prose russe — cette façon de construire le temps narratif, de glisser du détail concret à la méditation métaphysique — les grands romans s'ouvrent beaucoup plus naturellement.La question de la traduction est aussi cruciale. Les nouvelles traductions d’André Markowicz (Dostoïevski), de Sophie Benech (Tchekhov) ou de Luba Jurgenson (divers auteurs) ont complètement renouvelé l’accès au corpus russe en français. La prose russe sonne différemment — et mieux — dans ces nouvelles versions.
Questions rapides : idées reçues sur la littérature russe
La littérature russe, c’est toujours triste ? Faux. Gogol est un comique absurde, Tchekhov est souvent drôle (il appelait ses pièces des comédies), Boulgakov est satirique et jubilatoire. La mélancolie est réelle, mais elle coexiste avec un sens de l’humour souvent noir et une ironie très sophistiquée.
Il faut connaître l’histoire russe pour lire Dostoïevski ? Pas vraiment. Crime et Châtiment se lit comme un thriller psychologique, sans connaissance préalable de la Russie du XIXe siècle. Le contexte historique enrichit la lecture, mais n’est pas indispensable pour être saisi par le roman.
Les Russes ne lisent que leurs classiques ? Au contraire, la Russie est l’un des pays où la science-fiction, le policier et la fantasy se vendent le mieux. Sergueï Loukianenko (La Garde de la nuit) est un phénomène de masse. Mais le respect pour les classiques — Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski — est sincèrement ancré dans la culture.
La littérature russe ignore les femmes écrivains ? Historiquement, oui, dans sa représentation internationale. Mais la poésie russe a donné Marina Tsvetaeva et Anna Achmatova, deux des plus grandes voix lyriques du XXe siècle. Et la prose contemporaine compte de nombreuses voix féminines majeures : Ludmila Oulitskaia, Lioudmila Pétrouchevskaïa, Natalya Klioutchareva.
Pouchkine est intraduisible ? En grande partie, oui — sa musique poétique résiste à la traduction. Mais sa prose (La Fille du capitaine, La Dame de pique) se traduit bien, et ses œuvres servent de bases aux opéras de Tchaïkovski, qui sont accessibles à tous. La page Alexandre Pouchkine, père de la littérature russe revient sur les raisons de cette singularité.
Les 3 livres que tout francophone devrait lire
Hélène Bernard conclut avec ses trois recommandations absolues pour un lecteur francophone sans expérience de la littérature russe :
La Dame au petit chien de Tchekhov (1899, 25 pages) — une nouvelle sur un adultère à Yalta qui est un chef-d’œuvre de la psychologie des sentiments, lisible en une heure, inoubliable pour longtemps.
Le Maître et Marguerite de Boulgakov (1966) — le roman russe le plus accessible et le plus drôle du XXe siècle, qui se lit comme un roman fantastique tout en posant les questions les plus sérieuses sur la liberté et la création.
Anna Karénine de Tolstoï (1877) — pas Guerre et Paix, trop long pour une première lecture, mais Anna Karénine, qui est un roman sur l’amour, la société et la mort d’une modernité absolue, lisible par n’importe quel lecteur de bonne volonté.
Pour aller plus loin dans la découverte de la culture russe en France, consultez notre guide de la littérature russe et les ressources de la slavistique française disponibles à Paris et en province. Les échanges intellectuels entre chercheurs français et la tradition slaviste se poursuivent aussi à travers le site langue-russe.fr, qui recense les ressources pour apprendre le russe et accéder aux textes dans leur langue originale. Pour un regard plus large sur l’histoire des relations culturelles entre les deux pays, notre dossier échanges culturels France-Russie retrace deux siècles de dialogue intellectuel.
La rédaction