Portrait romantique d'Alexandre Pouchkine en buste, veste noire et lavalière blanche, fond atelier
PORTRAIT · Pouchkine

Pouchkine : l'homme qui a inventé la littérature russe moderne

Né en 1799, mort en duel à 37 ans : Pouchkine a créé Eugène Onéguine, Boris Godounov et la langue littéraire russe en moins de 20 ans.

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est au fondement de tout : la langue littéraire russe moderne, le roman en vers, la prose narrative, le théâtre historique, le conte populaire. Portrait d'un poète devenu nation.

Un 6 juin 1799, à Moscou, naît dans une famille de petite noblesse russe un enfant nommé Alexandre Sergueïevitch Pouchkine. Trente-sept ans plus tard, en janvier 1837, il mourra d’une balle reçue en duel dans la neige des environs de Saint-Pétersbourg. Entre ces deux dates, il aura inventé la langue littéraire russe moderne, composé en vers et en prose des œuvres devenues fondatrices, et posé les bases sur lesquelles s’appuieront Gogol, Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov. Pouchkine est à la littérature russe ce que Dante est à l’italien, Shakespeare à l’anglais ou Camões au portugais — son fondateur moderne.

L’enfance aristocratique et française

Pouchkine naît dans une famille russe ancienne, apparentée par sa mère à Abraham Hanibal, aristocrate abyssin amené en Russie comme page de Pierre le Grand et devenu général. Cette ascendance africaine — le grand-père maternel est noir — est un trait que Pouchkine revendiquera dans sa poésie (“sous mon ciel africain”, écrit-il en exil). Elle explique aussi les traits singuliers de son visage, ses cheveux crépus, sa peau mate.

L’enfant grandit dans la campagne moscovite entre une famille aristocratique francisée — son père parle français avec élégance, son oncle Vassili est poète de cour — et sa nourrice Arina Rodionovna, paysanne russe de souche qui lui apprend les contes populaires. Ce mélange — le français des salons et le russe des isbas — est constitutif de l’œuvre pouchkinienne. Il aura toute sa vie le français comme langue seconde (il correspond en français avec sa femme), mais c’est au russe qu’il donnera sa voix littéraire majeure.

À onze ans, il entre au Lycée impérial de Tsarskoïe Selo, résidence estivale de la famille impériale près de Saint-Pétersbourg. Ce lycée élitiste réunit pour six ans la future élite politique et intellectuelle russe. Pouchkine y étudie langues, lettres, histoire, mathématiques, politique. Il y écrit ses premiers vers. Il en sort en 1817 avec une réputation de poète prodige — sa première œuvre publiée, Aux poètes amis (1814), a attiré l’attention du vieux poète Derjavine.

La poésie et les premières œuvres

De 1817 à 1820, Pouchkine vit à Saint-Pétersbourg, fréquente les salons, les théâtres, le Collegium des Affaires étrangères où il est nommé. Il publie ses premiers grands poèmes narratifs — Rouslan et Ludmilla (1820), conte féerique en vers inspiré des légendes russes et géographies du Caucase, qui donne son titre à ce magazine et à l’association Ruslan elle-même, fondée pour perpétuer cette culture en France. Pouchkine combine la matière folklorique russe, le style narratif byronien, et une versification déjà virtuose. Le public russe est ébloui.

Mais le jeune Pouchkine est aussi un libéral provocateur. Il écrit des odes révolutionnaires, circulant en samizdat (les lettres À la liberté, Village, Le Dagesan). Il se moque des ministres. En 1820, Alexandre Ier l’exile administrativement dans le sud de l’Empire — Kichinev d’abord, puis Odessa, puis Mikhaïlovskoïe (domaine familial au nord). Cet exil dure six ans. Pendant cette période, Pouchkine lit Byron, Scott, Shakespeare, développe sa méthode, et compose les grands textes qui le consacreront : Le Prisonnier du Caucase (1822), La Fontaine de Bakhtchissaraï (1824), Les Tsiganes (1824), et le chef-d’œuvre Eugène Onéguine dont les premiers chapitres paraissent en 1825-1826.

Bureau d'époque avec manuscrit cyrillique, plume et chandelier

Eugène Onéguine, l’œuvre-monde

Eugène Onéguine est composé entre 1823 et 1831, publié en 1833. C’est un roman en vers — 370 strophes construites sur un schéma rimé inventé par Pouchkine, la “strophe Onéguine” (sonnet modifié en 14 vers aabbccddeffegg). L’histoire est simple : un dandy blasé, Eugène Onéguine, arrive dans une propriété de province héritée de son oncle. Il y rencontre Lenski, jeune poète romantique, et les sœurs Larine — Olga, fiancée de Lenski, et Tatiana, jeune fille rêveuse. Tatiana tombe amoureuse d’Onéguine et lui écrit une lettre ; Onéguine la repousse avec froideur. Plus tard, lors d’un bal, il flirte avec Olga par ennui ; Lenski le provoque en duel ; Lenski est tué. Six ans passent ; à Saint-Pétersbourg, Onéguine retrouve Tatiana devenue femme du monde, épouse d’un général ; cette fois c’est lui qui lui écrit, la supplie, la veut ; elle refuse.

Ce récit simple devient, sous la plume de Pouchkine, un miroir de la Russie aristocratique, de la jeunesse européenne, du Zeitgeist byronien, du mal de vivre romantique. Tchaïkovski en tirera un opéra (1879). Chaque génération le redécouvre. Pour le lecteur français, les traductions d’André Markowicz (Actes Sud) ou de Roger Legras (Âge d’Homme) restent les références.

Le duel et la mort

Autorisé à revenir à Saint-Pétersbourg en 1826 par Nicolas Ier — qui accepte de devenir son “censeur personnel” —, Pouchkine retrouve la vie de cour, les salons, la société. Il se marie en 1831 avec Natalia Nikolaïevna Gontcharova, jeune beauté aristocratique de seize ans sa cadette. Quatre enfants naissent. Pouchkine travaille frénétiquement — il dirige la revue Le Contemporain, publie ses contes en vers (Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pêcheur et du petit poisson), des drames en vers (Boris Godounov, 1831), de la prose (La Dame de pique, 1834 ; La Fille du capitaine, 1836).

Fin 1836, sa situation se tend. Il est criblé de dettes. Sa femme Natalia, très belle et courtisée, attire les attentions d’un jeune officier français de la garde impériale : Georges-Charles d’Anthès, fils adoptif du baron hollandais Heeckeren ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Les commérages de cour insinuent une liaison. Des lettres anonymes moqueuses circulent — Pouchkine se croit, à tort ou à raison, la cible d’une conspiration. Il provoque d’Anthès en duel. (Son drame Boris Godounov, écrit en 1831, connaîtra plus tard une consécration française inattendue lorsque Sergueï Diaghilev le portera en triomphe à l’opéra Garnier en 1908 avec Chaliapine.)

Le duel a lieu le 27 janvier 1837 au bord de la Petite Neva, près de la Rivière Noire. Il neige. Pouchkine, blessé au ventre par la balle de d’Anthès, tire ensuite et blesse légèrement son adversaire au bras. On ramène Pouchkine chez lui, rue Moïka 12 (aujourd’hui maison-musée). Il agonise trois jours, reçoit ses amis, ses enfants, se réconcilie avec le tsar qui lui envoie un message d’absolution. Il meurt le 29 janvier 1837, trois heures de l’après-midi.

L’héritage et la France

La mort de Pouchkine à 37 ans est immédiatement ressentie comme une perte nationale. Lermontov écrit La Mort d’un poète, réquisitoire contre la cour qui “a livré le poète à l’étranger” ; ce poème lui vaut un exil au Caucase. Nicolas Ier organise des funérailles discrètes pour éviter les troubles populaires, et fait enterrer Pouchkine au monastère Sviatogorski, près de Mikhaïlovskoïe — où il repose aujourd’hui encore.

Saint-Pétersbourg enneigée au crépuscule, atmosphère du duel de Pouchkine

Pouchkine est devenu la Russie. Chaque écrivain russe se mesure à lui. Gogol, Tourgueniev, puis les deux géants du roman russe que seront Tolstoï et Dostoïevski, le proclament leur maître. Au XXe siècle, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, Vladimir Nabokov lui consacrent des essais et des commentaires. Le 200e anniversaire de sa naissance en 1999 a été célébré officiellement par l’État russe et par la France (expositions, publications).

En France, Pouchkine est connu très tôt — dès 1837, une traduction de La Dame de pique paraît. Prosper Mérimée traduit plusieurs de ses contes et de ses poèmes à partir de 1849, admire Pouchkine, correspond avec Tourgueniev à son sujet. Les grandes traductions modernes — André Markowicz, Louis Martinez, Roger Legras — rendent aujourd’hui Pouchkine accessible aux lecteurs francophones.

Pourquoi le lire

Pour trois raisons. D’abord, parce qu’il est au fondement de tout ce qui suit — sans comprendre Pouchkine, on comprend mal la tradition russe qu’il a modelée. Ensuite, parce que son œuvre est d’une fraîcheur stupéfiante : élégance, ironie, tendresse, mélange de registres. Enfin, parce que les traductions françaises contemporaines (Markowicz surtout) restituent une musicalité saisissante.

Pour un premier contact, commencer par La Dame de pique (novella de 40 pages, traduction Mérimée ou Markowicz). Puis Eugène Onéguine dans la version Markowicz. Puis les contes en vers — Le Conte du tsar Saltan, Le Conte de la princesse morte et des sept chevaliers. Enfin Boris Godounov et La Fille du capitaine. L’itinéraire complet prend un hiver — et, selon l’expression russe, fait de vous “un lecteur de Pouchkine pour la vie”. Pour approfondir la place de Pouchkine dans les ressources francophones consacrées à la littérature russe, plusieurs cercles de lecture et associations culturelles proposent des séances de traduction commentée accessibles aux non-russophones.