Quand le grand public français pense aux orchestres russes, deux noms reviennent immédiatement : Bolchoï et Mariinski. Mais le paysage orchestral russe est en réalité beaucoup plus dense — quatre phalanges historiques de premier plan, une douzaine d’orchestres régionaux d’excellence, plusieurs ensembles spécialisés dans le répertoire ancien ou contemporain. Cet article propose un panorama des grands orchestres russes : leur histoire, leurs chefs successifs, leur répertoire de prédilection et les enregistrements qui témoignent de leur identité sonore. Pour chaque orchestre, nous indiquons également comment le voir en saison à Moscou ou Saint-Pétersbourg.
I. L’Orchestre du théâtre Mariinski (Saint-Pétersbourg)
L’Orchestre du théâtre Mariinski est probablement le plus ancien orchestre russe encore en activité. Son origine remonte à la fondation du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg en 1783 sous Catherine II ; l’orchestre prend son nom actuel en 1860 quand le théâtre est rebaptisé en l’honneur de l’impératrice Maria Alexandrovna. C’est l’orchestre qui crée les opéras de Glinka, les ballets de Tchaïkovski, les premières versions de Moussorgski. Pendant l’époque soviétique, sous le nom théâtre académique d’opéra et de ballet Kirov, il continue à former la majorité des solistes vocaux et instrumentaux que le pays exporte en Europe et en Amérique.
La grande renaissance contemporaine de l’orchestre commence en 1988 avec l’arrivée de Valery Gergiev — alors jeune chef d’origine ossète formé par Ilya Moussine — qui devient directeur musical et artistique. Pendant trente ans, Gergiev fait du Mariinski l’un des trois ou quatre orchestres les plus joués au monde, multiplie les tournées, enregistre l’intégrale Prokofiev, Stravinski, Chostakovitch, Wagner et Verdi. La phalange a une signature sonore reconnaissable : cuivres puissants, cordes massives, attaques nettes, tempi rapides, dramatisme constant. Les enregistrements de référence incluent l’intégrale des symphonies de Chostakovitch (Philips, 2002-2010), Boris Godounov version 1869 (1997), les ballets de Stravinski (1996).
Pour voir le Mariinski en saison, deux salles : la salle historique du théâtre Mariinski sur la rue Teatralnaïa (ouverture 1860, l’une des plus belles salles d’opéra d’Europe avec son rideau bleu et or) et la nouvelle salle Mariinski-2 (2013, architecte Diamond Schmitt), un complexe contemporain de l’autre côté de la Krioukov. Le répertoire saison comporte 250 représentations annuelles d’opéra et de ballet, plus une centaine de concerts symphoniques. Les billets se réservent en ligne sur le site officiel deux mois à l’avance — voir notre guide de voyage culturel à Saint-Pétersbourg pour l’organisation pratique d’un séjour.
II. L’Orchestre du théâtre Bolchoï (Moscou)
Le Bolchoï (littéralement “le Grand”) est le pendant moscovite du Mariinski. Fondé en 1776 par Catherine II, il est rénové plusieurs fois — incendie de 1853, reconstruction par l’architecte Albert Cavos, restauration majeure 2005-2011. La salle historique avec ses cinq balcons or et velours rouge est l’un des théâtres les plus célèbres du monde. L’orchestre du Bolchoï est, par tradition, dédié principalement à l’opéra et au ballet, avec une saison de 250 à 300 représentations annuelles. Pour l’histoire architecturale et institutionnelle de ces bâtiments — reconstructions, statuts, troupes résidentes — indépendamment des ensembles musicaux qui s’y produisent, voir notre dossier dédié aux bâtiments et institutions du Bolchoï et du Mariinski.
L’identité sonore du Bolchoï est plus chambriste que celle du Mariinski — cordes légèrement plus aérées, vents très expressifs, sens de la couleur orchestrale hérité des Rubinstein et Tanieev qui ont formé les premières générations au Conservatoire de Moscou voisin. Le répertoire saison est dominé par les opéras russes (Tchaïkovski, Rimski, Moussorgski, Prokofiev) et les grands ballets — Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Casse-Noisette, Roméo et Juliette (Prokofiev), Spartacus (Khatchatourian). La place du Bolchoï dans l’histoire du ballet russe est centrale, au côté du Mariinski et des Ballets Russes de Diaghilev.
Les chefs marquants : Boris Khaïkine (1959-1972), Alexandre Melik-Pachaev (1953-1962), Mark Ermler (1957-1992), Alexander Lazarev (1987-1995), Mark Ermler encore, Tugan Sokhiev (2014-2022). Pour visiter, voir notre guide de voyage culturel à Moscou qui détaille la réservation des billets et les visites associées du Conservatoire Tchaïkovski et de la salle Tchaïkovski des Philharmoniques de Moscou.
III. L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg
C’est l’orchestre symphonique pur de Saint-Pétersbourg, distinct du Mariinski qui est attaché au théâtre. Fondé en 1882 comme Orchestre de la Cour impériale, il devient l’Orchestre Philharmonique d’État de Leningrad en 1921. Son histoire est dominée par une figure : Evgeni Mravinski, qui le dirige pendant cinquante ans (1938-1988). Mravinski impose une discipline absolue, des répétitions interminables (parfois 30 à 50 pour une œuvre nouvelle), et un répertoire structuré autour de la grande symphonie russe — Tchaïkovski, Chostakovitch, Stravinski. Il crée plusieurs symphonies de Chostakovitch (5e, 6e, 8e, 9e, 10e, 12e) et signe avec son orchestre des enregistrements qui restent des références absolues — la 5e Symphonie de Tchaïkovski (DG, 1960), la 8e Symphonie de Chostakovitch (Philips, 1982).
Après Mravinski, l’orchestre est dirigé par Yuri Temirkanov (1988-2022), qui poursuit la tradition tout en l’ouvrant à un répertoire plus large (Mahler, Bruckner, Brahms). La salle de l’orchestre — la grande salle de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, anciennement Salle de l’Assemblée de la Noblesse, sur la perspective Nevski — est l’une des plus belles salles de concert d’Europe avec ses colonnes blanches et ses bas-reliefs. C’est dans cette salle que la Symphonie n°7 Leningrad de Chostakovitch est créée le 9 août 1942 pendant le blocus, par un orchestre amaigri par la famine — épisode qui devient symbole de résistance pendant toute la guerre.
L’identité sonore de la Philharmonique est singulière : cordes d’une homogénéité quasi orgue, vents très précis, cuivres dramatiques mais jamais brutaux. Pour entendre ce qu’on appelle “le son Mravinski”, écouter les enregistrements DG des années 1960 — Tchaïkovski 4-5-6, Brahms 1, Chostakovitch 8 — encore aujourd’hui considérés comme des sommets de l’interprétation orchestrale du XXe siècle, dans la lignée directe des grands compositeurs russes que ces orchestres ont créés ou fait connaître. La salle programme environ 200 concerts annuels.

IV. L’Orchestre Symphonique d’État de Russie (Moscou) et l’Orchestre Philharmonique d’État de Russie
À Moscou, deux orchestres symphoniques majeurs partagent la scène en plus du Bolchoï.
L’Orchestre Symphonique d’État de Russie — fondé en 1936 sous le nom Orchestre Symphonique de l’URSS — a été dirigé par Konstantin Ivanov, Evgeni Svetlanov (1965-2000, période légendaire), Marc Gorenstein (2000-2011), Vladimir Yourovski (2011-2017). Svetlanov a enregistré avec cet orchestre une intégrale impressionnante de la musique russe — Glazounov, Liadov, Borodine, Tchaïkovski, Rachmaninov, Prokofiev, Chostakovitch, Skriabine — qui reste une référence patrimoniale. Le label Melodiya, label soviétique repris dans les années 1990, a publié l’intégralité des enregistrements de Svetlanov : c’est la mine d’or pour qui veut explorer le répertoire russe en profondeur.
L’Orchestre Philharmonique d’État de Russie est un autre orchestre symphonique de Moscou, fondé en 1953. Il a accompagné des solistes légendaires (Oistrakh, Richter, Rostropovitch) et continue d’être l’une des phalanges majeures de la capitale.
V. L’Orchestre national de Russie
Créé en 1990 par le pianiste et chef Mikhaïl Pletnev, l’Orchestre national de Russie (Российский национальный оркестр) est le premier orchestre privé russe. Sa création marque l’ouverture musicale post-perestroïka. Pletnev recrute les meilleurs musiciens du pays et impose très vite l’orchestre comme une référence internationale. Tournées mondiales, enregistrements pour DG et Pentatone, répertoire vaste de Bach à Schnittke. La phalange est plus jeune que les autres et a une identité sonore plus “internationale” — cordes lyriques, vents très précis, attention au texte plus qu’à l’effet.
Pletnev en est le chef principal jusqu’en 2015, puis seul invité. L’orchestre joue régulièrement en France — Salle Pleyel, Auditorium de Radio France, théâtre des Champs-Élysées. C’est probablement la phalange russe la plus accessible aux mélomanes français qui veulent découvrir le répertoire russe sans aller en Russie.
VI. Les ensembles de chambre et les phalanges spécialisées
À côté des grands orchestres symphoniques, plusieurs ensembles plus restreints complètent le paysage.
L’Orchestre de chambre de Moscou (Moscow Chamber Orchestra), fondé en 1956 par Rudolf Barchaï, est l’un des grands ensembles à cordes d’Europe. Barchaï a transcrit les quatuors de Chostakovitch en symphonies de chambre — Symphonie de chambre op. 110a (transcription du 8e Quatuor) — qui sont devenues des classiques.
Le Quatuor Borodine (fondé en 1945) reste l’ensemble de chambre russe le plus célèbre au monde, notamment pour ses intégrales des quatuors de Chostakovitch, Tchaïkovski, Borodine.
Les Solistes de Moscou, fondés en 1992 par Yuri Bashmet (l’un des plus grands altistes du monde), se spécialisent dans le répertoire pour cordes du XXe siècle — Schnittke, Oustvolskaïa, Goubaïdoulina.
Le Studio for New Music est l’ensemble de référence pour la musique russe contemporaine — premières mondiales d’œuvres de la génération post-1990.

VII. Comment voir un grand orchestre russe en concert
Trois options pour le mélomane français.
À Saint-Pétersbourg, prévoir trois soirs minimum : un soir au Mariinski (opéra ou ballet), un soir à la Philharmonie (symphonique), un soir au Mariinski-2 (programme contemporain). Réserver deux mois en avance. Saison de septembre à juin, festival des Nuits Blanches en juin (programme exceptionnel mais billets rares). Voir notre guide pratique de Saint-Pétersbourg pour l’organisation.
À Moscou, prévoir également trois soirs : un soir au Bolchoï (opéra ou ballet, mais réservation plus tendue qu’à Saint-Pétersbourg, 3 mois minimum), un soir à la Salle Tchaïkovski des Philharmoniques de Moscou (concert symphonique avec un des deux orchestres d’État), un soir au Conservatoire Tchaïkovski (concerts d’élèves et professionnels invités). Voir le guide voyage culturel Moscou.
En France, plusieurs orchestres russes tournent régulièrement — Mariinski (saison Gergiev), Orchestre national de Russie (Pletnev), Bolchoï en tournée à la Philharmonie de Paris, occasionnellement le Quatuor Borodine. Vérifier les programmes du théâtre des Champs-Élysées, de la Philharmonie de Paris et de la Salle Pleyel.
Discographie de référence par orchestre
Pour fixer les repères :
- Mariinski / Gergiev : intégrale symphonies Chostakovitch (Philips, 2002-2010), Boris Godounov version 1869 (1997), ballets Stravinski (1996), La Khovantchina (1991).
- Bolchoï / Khaïkine : Boris Godounov avec Ivan Petrov (1962, gravure historique).
- Philharmonique Saint-Pétersbourg / Mravinski : Tchaïkovski 4-5-6 (DG, 1960), Chostakovitch 5-8-10 (DG et Philips), Brahms 1 (DG, 1968).
- Orchestre Symphonique d’État / Svetlanov : intégrale Tchaïkovski (Melodiya), intégrale Glazounov (Melodiya).
- Orchestre national de Russie / Pletnev : Rachmaninov concertos (DG, avec Pletnev pianiste), Tchaïkovski symphonies (DG).
- Quatuor Borodine : intégrale quatuors Chostakovitch (Melodiya, version historique).
Comment poursuivre l’exploration
Après ce panorama des grands orchestres :
- Approfondir les compositeurs qu’ils interprètent — voir notre guide des 15 compositeurs russes essentiels ;
- Comprendre l’histoire des grandes maisons d’opéra russes et leur répertoire — voir le pilier opéra russe ;
- Pour combiner concert et voyage, organiser un séjour autour des saisons orchestrales — voir le pilier voyages culturels en Russie ;
- Pour suivre les saisons d’orchestres russes à Saint-Pétersbourg, consulter le calendrier spécialisé de russievoyage.fr qui détaille les festivals et programmes saisonniers ;
- Pour un regard de l’intérieur sur l’interprétation de ce répertoire, notre entretien avec une cheffe d’orchestre spécialiste du répertoire russe éclaire les choix qui façonnent chaque concert.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre Bolchoï et Mariinski ?
Le Bolchoï est l’orchestre du théâtre du même nom à Moscou ; le Mariinski celui de Saint-Pétersbourg. Ils sont concurrents traditionnels — l’un fondé par Catherine II en 1776, l’autre en 1783. Le Bolchoï est dédié principalement à l’opéra et au ballet (saison de 250-300 représentations) avec une coloration plus moscovite (cordes aérées, vents expressifs). Le Mariinski couvre opéra, ballet et symphonique avec une signature sonore plus dramatique (cuivres puissants, attaques nettes, tempi rapides). Sous Gergiev (1988-2022), le Mariinski est devenu plus international que le Bolchoï.
Qui était Evgeni Mravinski ?
Evgeni Mravinski (1903-1988) est considéré comme le plus grand chef d’orchestre russe du XXe siècle. Il dirige l’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg (alors Leningrad) de 1938 à 1988, soit cinquante ans. Disciplinaire absolu, il impose des répétitions très nombreuses (parfois 30 à 50 pour une œuvre nouvelle) et un répertoire structuré autour de Tchaïkovski, Brahms, Chostakovitch, Stravinski. Il crée six des quinze symphonies de Chostakovitch. Ses enregistrements pour DG (1960) et Philips (1982) restent des références absolues du XXe siècle.
Comment réserver des billets pour le Bolchoï ?
Trois options. (1) Site officiel bolshoi.ru : réservation jusqu’à 3 mois avant, paiement carte internationale. Problème : depuis 2022, le site fonctionne par intermittence pour les utilisateurs hors Russie. (2) Agence spécialisée russe (Bolshoi Tickets, RusTickets) : commission de 10-15% mais réservation garantie. (3) Guichets sur place pour les représentations dont les billets ne sont pas tous vendus — file d’attente le matin, environ 30% de chances d’obtenir un billet. Compter 1500 à 8000 roubles selon la place.
Quel est l’orchestre russe le plus joué en France ?
L’Orchestre national de Russie de Mikhaïl Pletnev est probablement le plus joué en saison parisienne. Il est invité chaque saison au théâtre des Champs-Élysées, à la Philharmonie et occasionnellement à Pleyel. Le Mariinski sous Gergiev a beaucoup tourné en France entre 1990 et 2022 mais est moins joué depuis. Le Bolchoï tourne en France tous les deux ou trois ans avec ses ballets stars.
Y a-t-il des orchestres russes en région (hors Moscou et Saint-Pétersbourg) ?
Oui, plusieurs phalanges régionales d’excellence. L’Orchestre Philharmonique de Novossibirsk (Sibérie), l’Orchestre Symphonique d’Ekaterinbourg (Oural), l’Orchestre Symphonique de Kazan, l’Orchestre Philharmonique de Tatarstan. Ces formations sont rarement entendues en Europe occidentale mais ont un niveau professionnel solide et un répertoire typique russe — parfaits pour les voyageurs qui prolongent leur séjour au-delà des deux capitales.
