Portraits jumeles de Tolstoi et Dostoievski, encre sur papier, chacun vu de profil
PORTRAIT · Les deux geants

Tolstoi et Dostoievski, deux geants du roman russe

Guerre et Paix, Les Freres Karamazov : comment les deux plus grands romanciers russes du XIXe siecle se sont observes sans jamais se rencontrer.

Tolstoi l'aristocrate, Dostoievski le miserable. Le premier ecrit le monde, le second l'ame. Portrait croise de deux ecrivains qui se sont jamais rencontres mais dont les oeuvres se repondent depuis plus d'un siecle.

Leon Tolstoi (1828-1910) et Fiodor Dostoievski (1821-1881) sont les deux plus grands romanciers russes du XIXe siecle — heritiers de la langue litteraire qu’Alexandre Pouchkine a forgee une generation plus tot. Ils ont vecu simultanement — Dostoievski a sept ans de plus, meurt trente ans plus tot — et les deux sont au pinacle de la reputation litteraire russe pendant les vingt memes annees (1865-1880). Ils partagent Saint-Petersbourg, Moscou, les editeurs, les revues, les lecteurs. Chacun lit assidument l’autre. Et pourtant, ils ne se sont jamais rencontres, jamais parles, jamais ecrit. Ce non-dialogue silencieux est l’une des enigmes de la litterature russe — et en rend la comparaison d’autant plus necessaire.

Leon Tolstoi : l’aristocrate paysan

Leon Nikolaievitch Tolstoi nait le 9 septembre 1828 dans le domaine familial d’Iasnaia Poliana, a 200 km au sud de Moscou — 4000 hectares de forets, champs, lacs, villages serfs. Son pere comte Tolstoi meurt quand il a 9 ans ; sa mere est morte deux ans plus tot. Il est eleve par ses tantes. A 16 ans, il entre a l’universite de Kazan, mais la quitte au bout de deux ans — il s’ennuie, il prefere la vie a la campagne.

De 1851 a 1856, Tolstoi sert dans l’armee au Caucase puis en Crimee (guerre de Crimee, 1854-1856). Il est soldat d’artillerie a Sebastopol, ville assiegee. De ses experiences, il tire ses premiers recits autobiographiques — Enfance (1852), Adolescence (1854), Jeunesse (1857) — et les trois Recits de Sebastopol (1855-1856) qui revelent un ecrivain militaire etonnamment moderne : pas de heroisme, pas de grandeur, juste la boue, le sang, la peur, le courage.

A partir de 1856, retire a Iasnaia Poliana, Tolstoi ecrit. Les Cosaques (1863), Guerre et Paix (publie en six volumes de 1865 a 1869), Anna Karenine (1873-1877). Ses romans sont des fresques sociales d’une amplitude inouie — campagnes napoleoniennes, bals aristocratiques, travaux des paysans, amours legitimes et illegitimes, guerre, paix, tout un monde russe depliée avec minutie. Tolstoi ecrit avec une prose transparente, narrative, fluide. Pas d’experimentation formelle. Mais une precision sensorielle et psychologique inouie.

En 1880-1881, apres l’achevement d’Anna Karenine, Tolstoi traverse une crise spirituelle profonde. Il renonce aux honneurs, a la gloire, a la propriete. Il lit intensement l’Evangile, retraduit Saint Matthieu du grec, ecrit des traites religieux (Ma Religion, 1884 ; Le Royaume de Dieu est en vous, 1893). Il devient le prophete d’un christianisme simplifie, pacifique, anti-ecclesiastique, anti-etatique. L’Eglise orthodoxe l’excommunie en 1901. Iasnaia Poliana devient un lieu de pelerinage — des milliers de disciples “tolstoiens” viennent du monde entier consulter le maitre.

Il continue aussi a ecrire des fictions : La Mort d’Ivan Ilitch (1886), novella de 80 pages consideree comme un sommet de la litterature ; La Sonate a Kreutzer (1889), recit violent sur la jalousie et la sexualité ; Maitre et Serviteur (1894) ; Resurrection (1899), dernier grand roman ; Hadji-Mourat (1910, publie posthume), chef-d’oeuvre tardif.

En octobre 1910, a 82 ans, Tolstoi fuit Iasnaia Poliana — conflit prolonge avec sa femme Sonia sur la question de l’heritage (qu’il veut donner au peuple), sur la vie mondaine, sur la publication de ses ecrits religieux. Il meurt le 20 novembre 1910 dans la petite gare d’Astapovo (aujourd’hui Lev Tolstoi), quelques jours apres sa fuite. Ses funerailles a Iasnaia Poliana rassemblent des milliers de paysans ; le gouvernement russe s’abstient de toute ceremonie officielle.

Fiodor Dostoievski : le miserable eclaire

Fiodor Mikhailovitch Dostoievski nait le 11 novembre 1821 a Moscou, dans un hopital de charite ou son pere est medecin militaire. La famille est modeste. En 1839, son pere meurt (peut-etre assassine par ses paysans) ; Fiodor a 18 ans. Il entre a l’Ecole de genie militaire de Saint-Petersbourg et en sort officier. Il demissionne vite et se consacre a l’ecriture.

Son premier roman Les Pauvres gens (1846) est un succes. Belinski, le grand critique de l’epoque, salue la naissance d’un ecrivain. Mais Dostoievski sombre dans une depression nerveuse apres les critiques plus mitigees de son deuxieme roman. En 1849, arrete pour avoir frequente un cercle socialiste (les Petrachevtsy), il est condamne a mort avec douze autres. Au dernier moment, devant le peloton d’execution dans une cour de Saint-Petersbourg, la peine est commuee en quatre ans de bagne en Siberie suivis de quatre ans de service militaire.

Propriete de campagne russe avec veranda en bois et samovar, style Iasnaia Poliana

Ces huit ans au bagne et a Semipalatinsk (Kazakhstan) refonderont Dostoievski. Il y lit l’Evangile intensement (seul livre autorise), reflechit a la souffrance, au crime, au pardon, au peuple russe. Il rentre a Saint-Petersbourg en 1859 transforme — chretien orthodoxe fervent (cette spiritualite paschale orthodoxe imprimera chaque page des Freres Karamazov), conservateur russe (attachement au tsar, a l’Eglise, au peuple), adversaire des idees occidentales et revolutionnaires.

A partir de 1861, Dostoievski ecrit ses grands romans. Souvenirs de la maison des morts (1862, recit du bagne), Memoires ecrits dans un souterrain (1864, court texte qui inaugure le roman psychologique moderne), Crime et Chatiment (1866), Le Joueur (1867), L’Idiot (1869), Les Demons (1872), L’Adolescent (1875), Les Freres Karamazov (1880). Deux romans paraissent apres la mort qui ne seront pas repris.

Sa vie personnelle est dure. Epilepsie chronique (crises graves pendant toute sa vie adulte). Ruine financier permanent — il doit ecrire rapidement pour payer dettes et avances. Dependance au jeu (il perd fortune a la roulette pendant les annees 1860 en Allemagne). Mariage malheureux puis, en 1867, mariage heureux avec Anna Grigorievna Snitkina, jeune stenographe qui l’accompagnera jusqu’a sa mort. Elle gere les finances, administre les oeuvres, le survit de trente-cinq ans.

Dostoievski meurt le 9 fevrier 1881 a Saint-Petersbourg d’une hemoptysie. Ses funerailles reunissent dix mille personnes — le ministre de l’Interieur est oblige d’autoriser la ceremonie publique, contrairement au desir du tsar. Il est enterre au cimetiere Tikhvine du monastere Alexandre-Nevski.

Pourquoi ils ne se sont pas rencontres

Tolstoi et Dostoievski vivent au meme moment, dans les memes villes, publient chez les memes editeurs (Katkov, Stassioulevitch), dans les memes revues (Messager russe, Annales de la patrie). Ils ont des amis communs — le critique Strakhov en particulier, qui leur parle regulierement de l’un a l’autre. Dostoievski admire Tolstoi — il ecrit sur Anna Karenine dans son Journal d’un ecrivain, dit : “Il y a du genie dans ce livre”. Tolstoi reconnait le talent de Dostoievski sans l’aimer — il le trouve “psychologiquement epuisant”.

Pourquoi ne se sont-ils jamais rencontres ? Tolstoi est un aristocrate, retire a Iasnaia Poliana, ne frequente que peu Saint-Petersbourg. Dostoievski est un roturier vivant a Saint-Petersbourg, rarement a Moscou. Mais au-dela de la geographie : leurs tempereaments sont incompatibles. Tolstoi a en horreur les paroles vaines, les conversations litteraires, les cercles intellectuels. Dostoievski vit dans ces cercles. Tolstoi refuse toute introduction formelle ; Dostoievski est trop fier pour en demander.

Une occasion precise a rate : en 1879, Tolstoi est a Saint-Petersbourg. Strakhov propose de les reunir. Tolstoi refuse sans explication. Dostoievski est vexe. Deux ans plus tard, Dostoievski meurt. Ils n’auront jamais echange un mot.

Cour interieure de Saint-Petersbourg la nuit, atmosphere de Crime et Chatiment

Deux visions du roman

Leurs oeuvres sont les deux grandes possibilites du roman moderne.

Tolstoi ecrit des fresques chorales — Guerre et Paix suit plus de 500 personnages pendant quinze ans. Sa technique : regard exterieur, analyse transparente, ironie tempéree. Il decrit les batailles, les bals, les travaux des champs, les intrigues de cour, les amours contrariees. Son style epouse le reel dans sa complexite naturelle. Il croit a la bonté fondamentale du peuple russe, a la verite incarnee dans la vie simple des paysans. Sa morale est chretienne-evangelique simplifiee : aimer son prochain, ne pas mentir, ne pas se battre, partager ses biens.

Dostoievski ecrit des drames interieurs — Crime et Chatiment suit un jeune etudiant pendant 14 jours apres le meurtre d’une vieille usuriere. Sa technique : dialogues vertigineux, monologues interieurs, crises mystiques, fievres. Il explore les extremes psychologiques — culpabilite, orgueil, humiliation, salut par l’amour. Son style est brutal, dense, sans respiration. Il croit en la redemption chretienne orthodoxe individuelle, dans l’acceptation de la souffrance comme chemin vers Dieu. Sa morale est plus sombre : l’homme est un etre divisé, le mal l’habite, seule la grace peut le sauver.

Consequence : on lit Tolstoi pour comprendre le monde ; on lit Dostoievski pour comprendre l’ame. Leurs lecteurs se distribuent souvent en deux groupes. “Plus je lis Tolstoi, plus je m’eloigne de Dostoievski”, dit-on. Ou l’inverse.

Reception en France

La France decouvre simultanément les deux geants dans les annees 1880-1890. Eugene Melchior de Vogue publie en 1886 Le Roman russe — essai fondateur qui presente au public francais Tolstoi, Dostoievski, Tourgueniev. Les traductions fleurissent — souvent mediocres a l’epoque (via l’allemand, resume, coupees). C’est tout le XXe siecle francais qui retraduira et redecouvrira les deux romanciers.

Andre Gide, Roger Martin du Gard, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ont tous ete des lecteurs passionnés des deux. La grande traductrice des annees 1960-70, Pierre Pascal (Pleiade), a donne les versions classiques de Tolstoi. Andre Markowicz, depuis les annees 1990, retraduit entierement Dostoievski chez Actes Sud — version qui a renouvele la comprehension francaise du romancier.

Le cinema s’est empare des deux : Guerre et Paix par Sergei Bondartchouk (1966-1967, grande production sovietique en quatre films) ou par Joe Wright (2012). Anna Karenine par Bernard Rose (1997), par Joe Wright (2012). Les Freres Karamazov par Richard Brooks (1958). Crime et Chatiment par Lev Koulidjanov (1969) ou par Aki Kaurismaki (1983).

Par quoi commencer

Pour un premier contact — et pour comprendre la difference — lire : La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoi (novella de 80 pages) puis Memoires ecrits dans un souterrain de Dostoievski (novella de 120 pages). En un apres-midi, on a la signature des deux ecrivains.

Ensuite, les grands romans : Guerre et Paix prend un hiver ; Anna Karenine est plus accessible (800 pages) ; Crime et Chatiment se lit en deux semaines ; Les Freres Karamazov demande un mois. L’ordre de lecture importe peu. Mais la lecture complete des deux oeuvres est une entreprise qui marque une vie de lecteur — qu’on se range plutot du cote Tolstoi ou du cote Dostoievski, on lira desormais differemment.

Ces deux romanciers qui ne se sont jamais rencontres forment, apres leur mort, un dialogue permanent. Chaque livre ecrit depuis 1880 sur le roman moderne doit se situer par rapport a eux. Ils sont les deux poles du roman russe — et, par contrecoup, du roman mondial.