Portrait de Serge Diaghilev en 1910, veste noire et cravate, meche blanche caracteristique dans les cheveux
PORTRAIT · Diaghilev

Serge Diaghilev, le grand entrepreneur des arts

Comment Diaghilev a bouleverse les arts europeens en vingt ans de Ballets Russes, de Paris 1909 a sa mort a Venise en 1929.

Impresario sans genie createur, mais avec une intuition absolue, Serge Diaghilev (1872-1929) a fait de Paris la capitale des avant-gardes en creant les Ballets Russes. Stravinski, Nijinski, Picasso, Matisse, Cocteau : tous sont passes par sa main.

Il ne composait pas, il ne chorégraphiait pas, il ne peignait pas. Il ne dessinait meme pas un costume. Et pourtant, Serge Diaghilev est l’une des figures les plus decisives des arts europeens du XXe siecle. Pendant vingt ans, de Paris 1909 a Venise 1929, il a reuni autour d’une troupe de ballet les plus grands compositeurs, chorégraphes et plasticiens de son temps pour produire une serie de spectacles qui ont transforme l’histoire du theatre, de la musique et des arts plastiques. Cet article raconte l’homme Diaghilev : son enfance russe, ses premiers projets, ses coups de genie, ses trahisons, sa mort a 57 ans dans une Venise estivale.

Un provincial a Saint-Petersbourg

Serge Pavlovitch Diaghilev nait en 1872 a Selichtchev (gouvernement de Novgorod). Son pere est colonel de cavalerie ; sa mere meurt jeune, son pere se remarie. Serge grandit a Perm, dans l’Oural, dans une famille cultivee, melomane. A dix-huit ans, en 1890, il “monte” a Saint-Petersbourg pour faire son droit. Il y retrouve son cousin Dmitri Filosofov et rencontre Alexandre Benois, Leon Bakst, Walter Nouvel — le futur noyau du “Monde de l’Art”.

Diaghilev n’est pas ne a la culture : il la conquiert avec une rage de parvenu. Il apprend le francais, le chant (il reve un moment d’etre chanteur), il frequente les musees, les concerts, les theatres. Il publie en 1894 une premiere etude sur le peintre Alexandre Ivanov. En 1896, il organise sa premiere exposition — “Exposition d’aquarellistes anglais et allemands” a l’Academie des Beaux-Arts de Saint-Petersbourg.

En 1899, il lance la revue Le Monde de l’Art (Mir Iskusstva), veritable manifeste du modernisme russe. La revue defend les symbolistes, les prerraphaelites, les peintres russes nouveaux (Somov, Golovine, Korovine, Lanceray). Diaghilev y publie des articles critiques qui affirment son gout — classicisme bien compris, opposition a l’academisme tardif, ouverture a l’Europe. La revue meurt en 1904, mais elle aura forme une generation.

Les premieres saisons russes a Paris (1906-1908)

En 1906, Diaghilev organise au Grand Palais de Paris une exposition de peinture russe moderne — 700 tableaux, du XVIIIe siecle aux symbolistes contemporains. Le succes est enorme. Il recidive en 1907 avec cinq concerts symphoniques au Palais Garnier : Rimski-Korsakov dirige, Chaliapine chante, Rachmaninov joue son deuxieme concerto, et le public francais redecouvre en version orchestrale les pages de Tchaikovski alors connues de facon plus fragmentaire. La decouverte de la musique russe par Paris est totale.

En 1908, Diaghilev va plus loin. Il presente Boris Godounov de Moussorgski au Palais Garnier, avec Chaliapine dans le role-titre. C’est un choc. Paris decouvre simultanement un opera russe que personne ne connait, une basse russe d’une intensite dramatique inouie, et des decors-costumes monumentaux (Konstantin Yuon, Alexandre Golovine). Le succes est tel que Diaghilev sait qu’il peut aller encore plus loin.

Le coup de genie du ballet (1909)

Au printemps 1909, Diaghilev loue le Theatre du Chatelet a Paris et y fait venir une troupe de ballet — des danseurs du Mariinski et du Bolchoi en conge d’ete. La saison russe de 1909 est une bombe : Le Pavillon d’Armide (Tcherepnine), Les Sylphides (Chopin-Fokine), Cleopatre (Arenski-Fokine), Le Festin (suite de dances russes), Ivan le Terrible (Moussorgski). Les decors et costumes sont de Benois, Bakst, Golovine, Roerich — peintres russes modernes encore inconnus a Paris. La chorégraphie est de Michel Fokine — innovante, libre, nourrie de folklore et de peinture ancienne.

Sur scene : Vaslav Nijinski, Anna Pavlova, Tamara Karsavina, Ida Rubinstein, Adolph Bolm. Le public parisien — Proust, Cocteau, Matisse, Misia Sert, Gabriel Astruc, la fine fleur de l’Europe cultivee — est souffle. Ce que Diaghilev a fait est simple et genial : rassembler la plus grande troupe de ballet du monde (l’imperiale russe, hors champs de la France aux yeux du public) + les plus grands plasticiens modernes (peintres du Monde de l’Art) + un chorégraphe d’avant-garde (Fokine) + un impresario qui sait preparer Paris (Astruc).

Coulisses de theatre avec costumes de ballet vintage suspendus

L’ere Stravinski (1910-1913)

En 1910, Diaghilev veut creer une nouvelle piece pour la saison suivante. Il commande une partition au jeune Igor Stravinski, encore inconnu. L’Oiseau de feu est creee le 25 juin 1910 au Palais Garnier — succes immediat, les critiques saluent la revelation d’un compositeur. Diaghilev, sachant ce qu’il vient de trouver, relance Stravinski l’annee suivante : Petrouchka (1911), encore plus audacieux, encore plus acclame.

En 1913 vient Le Sacre du printemps. La creation au Theatre des Champs-Elysees le 29 mai 1913 est l’un des scandales theatraux les plus celebres de l’histoire — episode documente en detail dans notre recit des vingt annees parisiennes des Ballets Russes. Sifflets, bagarres, injures — le public est deborde par la partition de Stravinski (rythmes irreguliers, dissonances, percussions agressives) et par la chorégraphie de Nijinski (postures archaiques, pieds rentres, gestes sacrificiels). Diaghilev, de la coulisse, regarde avec un sourire. Le lendemain, le Sacre est celebre. Un an plus tard, tout le monde musical en parle. Cent ans plus tard, c’est un des jalons de la modernite.

Trahisons et ruptures

Diaghilev n’est pas un homme facile. Autoritaire, possessif, jaloux de ses decouvertes. Il vit avec Nijinski qui est son amant — jusqu’en 1913 ou Nijinski se marie en secret avec la Hongroise Romola de Pulszky, geste que Diaghilev ne lui pardonnera jamais. Nijinski est renvoye de la troupe. Il ne retrouvera plus jamais la scene — schizophrenie declaree en 1917, il mourra en asile en 1950.

D’autres artistes vivent le meme cycle. Michel Fokine, chorégraphe des premieres saisons, est remplace par Nijinski puis par Leonide Massine. Bronislava Nijinska (soeur de Vaslav) monte et descend dans la hierarchie. Serge Lifar, decouvert par Diaghilev en Ukraine en 1923, sera son dernier amour-protégé et herita d’un poste a l’Opera de Paris apres la mort de Diaghilev.

Mais les trahisons sont aussi creatives : chaque rupture amene un nouveau talent. Apres Nijinski, Massine. Apres Massine, Nijinska. Apres Nijinska, Balanchine — jeune georgien recruté en 1924 qui formera en 1934 le New York City Ballet, prolongement americain direct des Ballets Russes.

Les annees 1920 et les collaborations folles

Apres la Premiere Guerre mondiale, Diaghilev reinvente sa formule. La troupe basee a Monte-Carlo sillonne l’Europe et les Ameriques. Les collaborations se multiplient : Cocteau et Picasso pour Parade (1917), Picasso encore pour Le Tricorne (1919), Matisse pour Le Chant du rossignol (1920), Derain pour La Boutique fantasque (1919), Braque pour Les Faucheuses (1924), Miró et Max Ernst pour Romeo et Juliette (1926), Georges Rouault pour Le Fils prodigue (1929).

Les compositeurs sont aussi eclectiques : Stravinski certes, mais aussi Prokofiev (Chout, 1921 ; Le Pas d’acier, 1927 ; Le Fils prodigue, 1929), Poulenc (Les Biches, 1924), Satie (Parade, 1917 ; Mercure, 1924), Milhaud (Le Train bleu, 1924), Auric, Berners, Constant Lambert. Ce repertoire est aujourd’hui le noyau du modernisme musical europeen — tout est passe par les mains de Diaghilev.

Cimetiere San Michele a Venise au coucher du soleil, tombe de Diaghilev

La fin a Venise

Diaghilev est cardiaque. Diabetique. Les medecins lui ordonnent de ralentir. Il ne les ecoute jamais. Il adore Venise, y passe chaque ete depuis vingt ans. En aout 1929, il arrive a l’hotel Gran Bretagna du Lido avec Serge Lifar. Il chante la nuit des lieder, prepare un voyage a Salzbourg pour entendre Toscanini. Le 16 aout, il se sent mal. Septicemie — le diabete a degenere en infection sanguine. Il meurt le 19 aout au petit matin.

Ses amis — Misia Sert, Coco Chanel, Serge Lifar — organisent les funerailles. Il est enterre au cimetiere San Michele de Venise, sur la petite ile des morts. Sa tombe, simple, porte son nom en cyrillique et une inscription : “Venise, inspiratrice de nos apaisements”. Stravinski et d’autres survivants y reviennent jusqu’a leur propre mort — Stravinski lui-meme sera enterre a San Michele en 1971, a quelques metres.

Les Ballets Russes meurent avec lui. La troupe se disperse en deux compagnies rivales — les Ballets Russes de Monte-Carlo de Blum-Massine-Basil — qui poursuivront l’heritage pendant les annees 1930 et 1940. Mais l’homme qui inventait le programme, commandait les partitions, decouvrait les peintres — cet homme-la est mort. Aucun de ses successeurs n’a eu son intuition ni sa rage creative.

L’heritage francais

Paris doit a Diaghilev son statut de capitale artistique mondiale. Sans les Ballets Russes, ni Stravinski, ni Picasso, ni Cocteau, ni les ballets modernes n’auraient trouve leur forme. Le Theatre du Chatelet, le Theatre des Champs-Elysees, le Palais Garnier portent encore l’empreinte des saisons russes. Le musee Carnavalet conserve une partie des decors et costumes ; le Victoria and Albert Museum de Londres en possede la plus grande collection au monde. Le Musee de l’Opera a Paris presente regulierement des expositions dediees.

Les Ballets Russes continuent de hanter le repertoire mondial. L’Opera de Paris danse encore Petrouchka, L’Oiseau de feu, Le Sacre du printemps, Les Noces — et c’est un autre transfuge russe, Rudolf Noureev devenu directeur de la danse en 1983, qui remettra ce repertoire au centre de la programmation parisienne. Les memoires des participants (Lifar, Karsavina, Sokolova, Grigoriev) sont regulierement reeditees. Les biographies majeures (Richard Buckle, Lynn Garafola, Nina Berberova, Lifar lui-meme) permettent de comprendre cette aventure exceptionnelle.

Pour qui veut la revivre, deux etapes s’imposent : voir une soiree Ballets Russes a Garnier (l’Opera de Paris en programme regulierement), puis se rendre a Venise au cimetiere San Michele. La, sur la petite ile brumeuse, une simple tombe rappelle qu’un provincial russe, sans autre talent que celui de reunir et d’imposer, a fait basculer l’histoire des arts europeens.