En octobre 1868, Modeste Moussorgski, fonctionnaire russe de vingt-neuf ans employé le jour dans un ministère et musicien amateur le soir, se lance dans l’écriture d’un opéra d’après la pièce Boris Godounov de Pouchkine. Il n’a presque aucune formation académique — il a appris l’harmonie sur le tas, en autodidacte, au sein du cercle du Groupe des Cinq. Il compose pourtant, en moins de cinq ans, l’une des œuvres lyriques russes les plus jouées au monde. Boris Godounov n’est pas seulement l’histoire d’un tsar rongé par la culpabilité : le peuple russe, représenté par le chœur, y occupe une place dramatique inhabituelle pour l’époque — mais ce n’est pas cette audace qui a motivé le rejet de la première version par le comité des théâtres impériaux, qui a invoqué l’absence d’un rôle féminin d’envergure.
Une genèse mouvementée : deux versions, un seul opéra
Moussorgski commence la composition en octobre 1868. Il travaille vite : la réduction chant-piano de la première version est achevée le 18 juillet 1869, la partition complète le 15 décembre de la même année. Cette version dite « de 1869 » tient en sept scènes resserrées autour de Boris, du moine chroniqueur Pimène et du peuple — sans intrigue amoureuse, sans grand rôle féminin.
Le comité des théâtres impériaux la rejette le 10 février 1871. Le motif officiel tient à la dramaturgie : pas assez de personnages féminins substantiels pour un grand opéra de répertoire, selon les conventions de l’époque. Moussorgski ne renonce pas. Entre 1871 et 1872, il remanie profondément l’ouvrage : il ajoute tout l’acte polonais (Marina Mniszek, le jésuite Rangoni, la scène de la fontaine à Sandomir) et la scène de la révolte populaire à Kromy, retravaille l’orchestration et resserre certains passages. Cette version de 1872 est acceptée, avec des coupures supplémentaires imposées pour la scène.
Pour comprendre le contexte musical dans lequel Moussorgski invente cette écriture typiquement russe, il faut se rappeler que le Groupe des Cinq cherchait justement à rompre avec l’académisme occidental enseigné au Conservatoire — polyphonies héritées du chant orthodoxe, rythmes calqués sur la prosodie russe plutôt que sur les conventions du grand opéra italien ou français.
La création a lieu le 27 janvier 1874 (calendrier julien) au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, sous la direction d’Eduard Nápravník — c’est la version de 1872, donnée avec des coupures supplémentaires décidées par le théâtre. Le public réserve à l’œuvre un accueil chaleureux ; la critique savante, elle, se montre nettement plus réservée sur une musique jugée trop âpre, trop éloignée des canons du beau chant.
Un livret tiré de Pouchkine et d’une vraie crise dynastique
À Paris comme ailleurs, le nom de Boris Godounov évoque d’abord une musique avant d’évoquer un règne. Il mérite pourtant d’être resitué dans l’histoire russe qui l’a inspiré, tant Moussorgski s’appuie sur des faits documentés plutôt que sur une pure fiction.
Moussorgski ne part pas de rien. Il adapte directement la pièce Boris Godounov qu’Alexandre Pouchkine avait écrite en 1825, elle-même inspirée de l’Histoire de l’État russe de l’historien Nicolas Karamzine. Le sujet appartient à l’histoire réelle de la Russie : Boris Godounov, régent puis tsar de 1598 à 1605, est traditionnellement accusé — sans preuve définitive établie par les historiens — d’avoir fait assassiner le jeune tsarévitch Dimitri, demi-frère cadet du tsar Fiodor Ier, pour s’emparer du trône à la mort de ce dernier. Son règne se solde par la famine, puis par l’apparition d’un « faux Dimitri » qui prétend avoir survécu et revendique la couronne avec l’appui de la noblesse polonaise — ouvrant la période que l’historiographie russe appelle le Temps des Troubles (1598-1613).
C’est cette dimension psychologique, le remords qui ronge un homme politiquement fort mais intérieurement détruit, que Moussorgski transpose en musique avec une intensité rarement atteinte dans l’opéra du XIXe siècle.
Pourquoi deux versions coexistent encore aujourd’hui
Les maisons d’opéra n’ont jamais tranché définitivement entre les deux états de l’œuvre, et c’est l’une des singularités de Boris Godounov dans le répertoire lyrique mondial.
| Version | Durée approximative | Caractéristiques |
|---|---|---|
| 1869 (originale) | environ 2h30 à 3h | Sept scènes resserrées, centrée sur Boris, Pimène et le peuple ; pas de rôle féminin développé ; souvent jugée plus cohérente dramatiquement |
| 1872 (révisée, créée en 1874) | environ 3h15 à 3h45, entractes compris | Acte polonais complet (Marina, Rangoni), scène de Kromy, version la plus donnée depuis un siècle et demi |
À cela s’ajoutent les réorchestrations postérieures : celle de Nicolas Rimski-Korsakov, créée le 28 novembre 1896 à la Grande Salle du Conservatoire de Saint-Pétersbourg puis popularisée à l’Opéra de Paris le 19 mai 1908 lors des Saisons russes de Diaghilev — c’est elle qui a fait connaître l’œuvre en Europe occidentale — et celle de Dmitri Chostakovitch, réalisée en 1940 à partir de la réduction établie par Pavel Lamm, créée le 4 novembre 1959 au théâtre Kirov de Leningrad. Chostakovitch lui-même a longuement travaillé sur l’héritage sonore de l’ère soviétique avant de s’attaquer à cette réorchestration, qui restitue une partie des couleurs harmoniques originales gommées par Rimski-Korsakov.
Les grandes voix qui ont incarné Boris
Le rôle-titre exige une basse ou basse profonde capable de soutenir à la fois la puissance vocale d’un tsar et l’effondrement psychologique d’un homme hanté par le meurtre du jeune tsarévitch Dimitri. Quelques interprètes ont marqué durablement cette lignée :
- Fedor Chaliapine (1873-1938), modèle fondateur : c’est lui qui impose au rôle une dimension théâtrale et psychologique totale, bien au-delà du simple chant. Révélé à Paris lors des Saisons russes de 1908, il s’y installe définitivement à partir de 1922.
- Boris Christoff, basse bulgare, considéré comme l’une des références absolues du rôle — il en a réalisé deux enregistrements studio (1952 sous Issay Dobrowen, 1962 sous André Cluytens), dont celui de 1952, réédité en numérique par Warner Classics en 2024.
- Evgueni Nesterenko, grande basse soviétique, documentée notamment dans une captation du Bolchoï de 1978 dirigée par Boris Khaïkine.
- Nicolaï Ghiaurov, basse bulgare également rattachée à la tradition slave, pour une incarnation jugée monumentale et lyrique.
- Ildar Abdrazakov, référence contemporaine, qui a créé le rôle dans la production parisienne mise en scène par Ivo van Hove à l’Opéra Bastille en 2018, aux côtés d’Alexander Tsymbalyuk, sous la direction musicale de Vladimir Jurowski.
Voir Boris Godounov en France aujourd’hui
L’Opéra national de Paris programme régulièrement l’œuvre russe, dans sa prédilection pour Eugène Onéguine, La Dame de pique et Boris Godounov. La production Ivo van Hove, créée à l’Opéra Bastille en 2018 avec Ildar Abdrazakov dans le rôle-titre et Vladimir Jurowski à la direction musicale, chantée en russe avec surtitres français et anglais, en reste la référence scénique la plus récente pour le public francophone — une reprise prévue au printemps 2020 a été entièrement annulée par la fermeture des théâtres, remplacée par une captation diffusée en streaming.
Au-delà de l’opéra, les autres grandes voix de la scène russe en France méritent le détour — notre lexique des arts vivants explique les termes techniques (tessiture, livret, fosse d’orchestre) utiles pour suivre une représentation sans en perdre une nuance.
Pour une première découverte à domicile, deux pistes se complètent : la version de 1869, plus concise et dramatique, disponible notamment via une production du Gran Teatre del Liceu consacrée à cet état original ; et la version de 1872/1874, pour l’ampleur spectaculaire de l’acte polonais, dans les captations issues du Bolchoï ou du Mariinski. Côté disque, l’intégrale Christoff de 1952 reste un jalon historique, aujourd’hui accessible en version numérique remasterisée.
Une œuvre longtemps mal comprise par la critique française
En France, la réception de Boris Godounov suit un chemin singulier. L’œuvre reste pratiquement inconnue du grand public jusqu’aux Saisons russes de Diaghilev, qui la présentent au Palais Garnier en 1908 dans l’orchestration de Rimski-Korsakov, avec Chaliapine dans le rôle-titre. Le choc esthétique est immédiat : la critique parisienne, qui découvre une musique construite sur la déclamation du texte plutôt que sur la mélodie continue chère au grand opéra français ou italien, oscille entre fascination et perplexité. Chaliapine s’installe durablement à Paris à partir de 1922, après avoir quitté la Russie soviétique et transité par la Finlande.
Boris Godounov ne correspond ni au drame lyrique wagnérien ni au grand opéra à numéros de la tradition française ou italienne : l’œuvre impose sa propre logique, faite de scènes relativement autonomes reliées par la figure du tsar et par le chœur. C’est la diffusion progressive des deux versions originales de Moussorgski, plutôt que des seules orchestrations retouchées par Rimski-Korsakov, qui contribue à faire reconnaître la partition comme l’une des plus modernes de son temps.
Ce qui fait la force de l’œuvre
Au-delà de l’intrigue — un tsar usurpateur rongé par le remords d’avoir fait assassiner l’héritier légitime, un faux Dimitri qui profite du chaos pour revendiquer le trône — Boris Godounov doit sa puissance à un choix dramaturgique radical pour l’époque : le peuple russe, représenté par le chœur, n’est jamais un simple fond sonore décoratif. Il acclame, il se révolte, il subit, il juge. La scène de Kromy, ajoutée dans la version de 1872, illustre cette logique : la révolte populaire y occupe une place dramatique majeure dans l’acte final.
Cette conception du chœur-personnage, directement héritée de la polyphonie liturgique orthodoxe et des chants populaires russes, influencera durablement la musique française — Debussy, qui découvre la partition de Moussorgski dès 1889 (rapportée de Russie par Camille Saint-Saëns), reconnaissait sa dette envers ce compositeur, près de deux décennies avant que les Saisons russes ne révèlent l’œuvre scénique au grand public parisien. Les 15 compositeurs russes essentiels à connaître permettent de replacer Moussorgski dans la génération du Groupe des Cinq, qui prolonge l’héritage fondateur de Glinka, leur aîné.
Questions fréquentes
Combien de versions existe-t-il de Boris Godounov ?
Deux versions originales de Moussorgski lui-même : celle de 1869, rejetée par les théâtres impériaux, et celle de 1872, remaniée et acceptée, créée en 1874. S’y ajoutent deux réorchestrations postérieures majeures, signées Rimski-Korsakov (1896/1908, qui retouche aussi certaines coupures et l’enchaînement des scènes) et Chostakovitch (1940, créée en 1959, plus fidèle à la partition originale de Moussorgski).
Pourquoi la première version a-t-elle été refusée ?
Le comité des théâtres impériaux a rejeté la version de 1869 le 10 février 1871, officiellement parce qu’elle ne comportait pas de rôle féminin suffisamment développé pour satisfaire aux conventions du grand opéra de répertoire de l’époque — l’intrigue se concentrait presque exclusivement sur Boris, Pimène et le peuple.
Quelle version privilégier pour une première découverte ?
La version de 1869 offre une entrée plus resserrée et dramatiquement cohérente, en environ 2h30 à 3h. La version de 1872/1874, plus longue (3h15 à 3h45), ajoute l’acte polonais complet avec Marina Mniszek et la scène de la révolte de Kromy — c’est elle qui reste la plus donnée sur les scènes internationales depuis un siècle et demi.
Qui sont les plus grands interprètes du rôle de Boris ?
Fedor Chaliapine a façonné la dimension théâtrale du rôle dès la fin du XIXe siècle, en l’apprenant au Théâtre Mamontov entre 1896 et 1899. Boris Christoff, qui en a laissé deux enregistrements studio de référence, et Evgueni Nesterenko comptent parmi les grandes voix de la seconde moitié du XXe siècle. Côté contemporain, Ildar Abdrazakov a notamment créé le rôle dans la production de l’Opéra Bastille mise en scène par Ivo van Hove.
Où voir Boris Godounov en France ?
L’Opéra national de Paris (Bastille et Garnier) programme régulièrement le répertoire russe, avec une place particulière pour Boris Godounov. La production de référence la plus récente pour le public francophone reste celle d’Ivo van Hove, créée à la Bastille en 2018 avec Ildar Abdrazakov dans le rôle-titre, chantée en russe avec surtitres français — une reprise était prévue en 2020, finalement remplacée par une captation en streaming faute de représentations publiques.
