En avril 1717, un voyageur d’un genre nouveau entre en France. Pierre Ier, tsar de Russie depuis 1682, a quitté Saint-Pétersbourg en janvier sous le nom discret de « Pierre Mikhaïlov », comme lors de sa Grande Ambassade de 1697-1698. Il n’est plus l’apprenti souverain venu chercher des maîtres en Europe : à quarante-quatre ans, il a fondé une capitale neuve sur la Neva, battu les Suédois, ouvert une fenêtre sur la Baltique et entrepris de remodeler son empire sur le modèle occidental. Ce qu’il vient chercher à Paris, c’est autre chose que des instructeurs : des modèles complets — scientifiques, techniques, artistiques — à transplanter dans sa Russie en chantier.
Son séjour en France durera du 21 avril au 21 juin 1717, dont près de six semaines dans la capitale, du 7 mai au 20 juin. Trois siècles plus tard, ce voyage reste l’un des épisodes fondateurs des échanges culturels entre la France et la Russie : rarement un séjour diplomatique de six semaines aura autant nourri deux cultures.
Le voyage avant Paris : une Europe en inspection
Le séjour français s’inscrit dans un périple plus vaste, commencé dès l’automne 1716. De Copenhague aux Provinces-Unies, Pierre Mikhaïlov applique partout le même protocole : chantiers navals, manufactures, universités, collections scientifiques. À Amsterdam et dans la Zaanstreek, il revisite les chantiers qu’il avait découverts vingt ans plus tôt, lorsque maître charpentier de la marine hollandaise ; à La Haye, il négocie avec les États généraux ; à Leyde, il s’entretient avec les savants de l’université et visite les cabinets d’histoire naturelle ; à Rotterdam, il observe le trafic du premier port d’Europe. Chaque escale alimente le même carnet de notes : que peut-on transporter en Russie, par qui, et à quel prix ?
| Période | Étape | Ce que le tsar y observe |
|---|---|---|
| Fin 1716 | Copenhague | Chantiers royaux, fonderies d’artillerie |
| Début 1717 | Amsterdam, Zaandam | Chantiers navals, manufactures, techniques de commerce |
| Printemps 1717 | La Haye, Leyde, Rotterdam | Négociations, université, collections scientifiques, grand port |
| 21 avril 1717 | Entrée en France | Calais, puis route vers Paris par les provinces |
| 7 mai – 20 juin 1717 | Paris et Versailles | Académie, manufactures, Trianon, portraits |
| Été 1717 | Spa | Cure thermale et entretiens diplomatiques |
Arrivé à Paris, le voyageur n’est donc pas en découverte : il est en évaluation. C’est cette posture d’inspecteur qui donne à ses visites françaises leur densité — rien n’échappe au regard du souverain qui a déjà fondé une flotte, une ville et une académie naissante.
Pourquoi Pierre le Grand revient-il en France en 1717 ?
Le contexte est celui de la Régence. Louis XIV est mort en 1715 ; le pouvoir appartient à Philippe d’Orléans, régent pour le jeune Louis XV, qui n’a que cinq ans. La France, exsangue après la guerre de Succession d’Espagne, cherche des alliés et des débouchés commerciaux ; la Russie, sortie victorieuse de la grande guerre du Nord (1700-1721), veut consolider son rang européen et attirer savants, artistes et artisans.
Les négociateurs des deux pays discutent d’un projet d’alliance contre la Suède et de la signature d’un traité de commerce. Mais l’objectif du tsar dépasse la diplomatie : il veut « voir ce que la France possède de plus remarquable », selon la formule retenue par l’exposition que le château de Versailles et le musée de l’Ermitage lui ont consacrée en 2017. Chaque visite est une inspection professionnelle. Le monarque observateur note tout — l’organisation d’une manufacture, le plan d’une ville, le fonctionnement d’une académie — et ses notes alimenteront des réformes précises à Saint-Pétersbourg.
Un séjour officiel, sans étiquette
Le protocole de la cour de France n’est pas prêt pour un tel personnage. Pierre Ier, élevé loin du cérémonial de Versailles, force de la nature imprévisible, bouscule les usages à maintes reprises — au délice des mémorialistes. Le duc de Saint-Simon, le marquis de Dangeau et Jean Buvat, auteur des Relations véritables, consignent chaque anecdote : c’est à eux que l’on doit la trace écrite la plus vive de ce voyage.
L’anecdote la plus célèbre se joue lors de la rencontre avec Louis XV. Le cérémonial veut que le tsar s’incline devant l’enfant roi ; Pierre le Grand, faisant fi de l’étiquette, le prend dans ses bras en un geste spontané. Le souverain de la plus grande monarchie d’Europe occidentale et le souverain de l’empire en reconstruction se mesurent du regard — l’un âgé de sept ans, l’autre de quarante-quatre —, et la scène, rapportée par tous les témoins, devient immédiatement un symbole : la Russie entre dans le concert européen par la porte de Paris.
À Paris, le tsar loge à l’hôtel de Lesdiguières, une demeure aristocratique confortable plutôt qu’un palais princier, ce qui correspond à son goût : il déteste la représentation et préfère circuler « comme un simple particulier ». Il découvre les marchands parisiens, fait provision de livres, d’instruments scientifiques et techniques, et multiplie les sorties incognito dans la capitale.
Le programme des visites : sciences, manufactures, institutions
L’agenda du tsar est celui d’un chef d’État en inspection. À Paris, il se rend à l’Académie royale des sciences, dont il devient membre honoraire, à l’Observatoire, à l’Hôtel royal des Invalides — dont l’organisation hospitalière et militaire le frappe — et à l’Hôtel de la Monnaie, où l’on frappe une médaille en son honneur. Il visite la manufacture des Gobelins, où les ateliers de haute lice produisent les tapisseries les plus prestigieuses d’Europe.
Chaque étape est une leçon retenue. La visite des Gobelins lui inspire la création d’une fabrique de tapisseries dans sa nouvelle capitale ; l’hôtel des Invalides nourrit ses propres projets d’institutions ; l’Académie confirme une conviction ancienne, celle qu’il avait déjà mise en œuvre en recrutant des spécialistes occidentaux. Rien de ce qu’il voit à Paris ne le surprend : tout lui sert.
Le programme ne se limite d’ailleurs pas aux institutions civiles. Le 7 juin 1717, le tsar assiste avec le Régent à une grande revue militaire : deux souverains, deux armées, et la démonstration de la puissance que la Russie vient justement de forcer à la reconnaître. Entre deux visites officielles, Pierre Ier fait aussi provision de livres, d’instruments scientifiques et de machines qu’il expédie à Saint-Pétersbourg — des caisses qui alimenteront directement ses réformes.
Versailles et le Grand Trianon, deux étapes remarquées
Le tsar fait deux étapes à Versailles, logé au Grand Trianon du 24 au 26 mai, puis du 3 au 11 juin 1717. Le choix du Trianon plutôt que du château lui-même n’est pas anodin : l’ambiance de la « maison de porcelaine » de Louis XIV, plus intime, plus libertine, correspond mieux à son tempérament que l’étiquette écrasante de la grande cour.
Ce qui l’intéresse à Versailles n’est pas seulement l’architecture : c’est l’ensemble du système — jardins, eaux, fontaines, organisation des métiers d’art, série des statues, décors des grands appartements. Saint-Pétersbourg, fondée ex nihilo quatorze ans plus tôt, est déjà son grand chantier comparatif. Les jardins de Versailles et leurs jeux d’eau le marquent durablement : le palais de Peterhof, sa résidence d’été sur le golfe de Finlande, en porte la trace la plus visible — et le site des Amis de Paris-Pétersbourg en donne un panorama complet, des fontaines gravitaires aux grands cascades du Grand Palais.
Des artistes français déjà à Saint-Pétersbourg
Le voyage de 1717 ne part pas de zéro : dès 1716, Pierre le Grand a attiré à sa cour plusieurs maîtres français. L’architecte Jean-Baptiste Le Blond, agrandi par ses études urbaines, reçoit le titre d’architecte de la ville de Saint-Pétersbourg ; le sculpteur ornemaniste Nicolas Pineau y importe le vocabulaire du style Régence ; le peintre Louis Caravaque devient l’un des portraitistes attitrés de la cour.
Pendant son séjour, le tsar se fait portraiturer par deux peintres parisiens de premier plan, Jean-Marc Nattier et Jean-Baptiste Oudry — des portraits officiels destinés à fixer l’image du souverain européen qu’il est devenu. L’échange est à double sens : les artistes français découvrent un commanditaire d’une énergie inédite, dont les projets dépassent tout ce qu’ils connaissent, et plusieurs s’engageront durablement auprès de lui.
Ce mouvement des compétences est l’un des legs les plus durables du voyage. Pendant deux siècles, architectes, peintres, sculpteurs et artisans français travailleront à Saint-Pétersbourg — de Vallin de la Mothe, qui bâtit le palais Michel, aux maîtres des manufactures impériales. Cette filière des arts décoratifs russes, des manufactures impériales aux créateurs du XXe siècle, fait l’objet d’un article dédié du magazine. Le voyage de 1717 en est le déclencheur organisé : dès 1717-1718, des spécialistes français des eaux et jardins, des fondeurs, des graveurs, des maîtresses de mode sont recrutés ou sollicités.
Ce que le voyage change : de Paris à Saint-Pétersbourg
Les réformes qui suivent le séjour ne sont pas des intentions vagues mais des décisions datées. La manufacture de tapisseries créée après la visite des Gobelins produit ses premiers cartons sous l’influence française ; l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, fondée en 1724, reprend le modèle parisien ; l’urbanisme de la capitale — plans, alignements, prescriptions de construction — s’inspire directement des observations faites à Paris et à Versailles.
L’ambition architecturale de Pierre le Grand trouve ici sa maturité. Saint-Pétersbourg n’est plus seulement une place forte : c’est une capitale européenne pensée dans ses détails, des façades aux égouts — et nos guides racontent comment cette volonté urbaine, héritée des leçons de 1717, s’incruste dans la pierre de Saint-Pétersbourg, de la forteresse Pierre-et-Paul aux quais de la Neva.
Cette leçon d’urbanisme reste d’ailleurs lisible trois siècles plus tard : des alignements de façades aux canaux, la capitale dessinée par le tsar pose des questions que notre entretien sur l’architecture russe, des izbas au constructivisme prolonge avec un historien de l’art, preuve que le débat commencé à Paris en 1717 n’est jamais clos.
Cadeaux diplomatiques et traité de commerce
Comme il est d’usage entre souverains, le voyage suscite l’échange de présents prestigieux. Le cadeau français le plus célèbre est une tenture du Nouveau Testament composée de quatre tapisseries d’après les cartons de Jean Jouvenet — aujourd’hui conservée au musée d’État de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, parmi les pièces maîtresses du legs franco-russe. En sens inverse, les présents russes — fourrures, ambre, objets d’art — alimentent les collections de la cour.
Côté diplomatique, le projet d’alliance contre la Suède et le traité de commerce avancent pendant le séjour, même si la conjoncture européenne finira par les ajourner. L’essentiel est ailleurs : en six semaines, Pierre le Grand a établi un principe qui structurera trois siècles de relations — la culture comme vecteur de rapprochement entre deux monarchies que tout éloigne géographiquement.
Comment revisiter ce voyage aujourd’hui
Le tricentenaire du séjour a donné lieu en 2017 à une exposition exceptionnelle au Grand Trianon, fruit d’une collaboration entre le château de Versailles et le musée d’État de l’Ermitage : plus de 150 œuvres — peintures, sculptures, arts décoratifs, plans, médailles, instruments scientifiques — dont les deux tiers issues des collections de Saint-Pétersbourg, rassemblées sur le récit même du voyage de mai-juin 1717. Le catalogue publié aux éditions Lienart reste la référence sur le sujet, et la page de l’exposition conserve le détail du parcours.
Pour le lecteur curieux, les sources d’époque sont accessibles : les Mémoires de Saint-Simon, le Journal du marquis de Dangeau et les Relations véritables de Jean Buvat composent une sorte de « live » du voyage, jour après jour. Le XXIe siècle, lui, a rappelé que cette conversation n’avait pas pris fin : l’Année croisée France-Russie de 2010, avec ses centaines d’expositions et de spectacles des deux côtés, a reproduit à l’échelle contemporaine le geste de 1717 — faire voyager les cultures l’une vers l’autre.
Et pour prolonger le fil de cette histoire commune, du Cavalier de bronze de Falconet à nos dossiers d’aujourd’hui, notre magazine suit le même itinéraire que le tsar : celui d’une conversation culturelle entre Paris et Saint-Pétersbourg qui n’a jamais vraiment pris fin. Six semaines en 1717 ont suffi à l’ouvrir ; trois siècles d’échanges l’ont confirmé : ce voyage n’est pas un épisode, c’est une fondation.
Questions fréquentes
Quand Pierre le Grand est-il venu à Paris ?
Pierre Ier est en France du 21 avril au 21 juin 1717. Son séjour proprement parisien s’étend du 7 mai au 20 juin 1717, avec deux étapes à Versailles (au Grand Trianon, du 24 au 26 mai et du 3 au 11 juin). Vingt ans après sa Grande Ambassade de 1697-1698, c’est son second voyage en Europe occidentale.
Où le tsar a-t-il logé à Paris ?
À l’hôtel de Lesdiguières, une résidence aristocratique parisienne. Le choix d’un hôtel particulier plutôt que d’un palais princier correspondait à son goût : Pierre le Grand circulait volontiers « comme un simple particulier » et détestait les cérémonies de cour.
Quelles institutions parisiennes a-t-il visitées ?
L’Académie royale des sciences — dont il devint membre honoraire —, l’Observatoire, l’Hôtel royal des Invalides, l’Hôtel de la Monnaie où l’on frappa une médaille en son honneur, et la manufacture des Gobelins, qui lui inspira la création d’une fabrique de tapisseries à Saint-Pétersbourg.
Quels artistes français ont travaillé pour Pierre le Grand ?
Dès 1716, avant même le voyage : l’architecte Jean-Baptiste Le Blond, le sculpteur ornemaniste Nicolas Pineau et le peintre Louis Caravaque. Pendant le séjour de 1717, le tsar fut portraituré par Jean-Marc Nattier et Jean-Baptiste Oudry.
Que reste-t-il aujourd’hui de ce voyage ?
Des œuvres (dont la tenture du Nouveau Testament offerte au tsar, conservée à l’Ermitage), des institutions (l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, la manufacture de tapisseries), des palais (Peterhof, héritier des modèles versaillais) et des archives : les récits de Saint-Simon, Dangeau et Buvat, plus l’exposition Versailles-Érmitage de 2017 et son catalogue.
