En 2010, la France et la Russie ont organise simultanement une Annee croisee — en Russie, l’Annee de la France ; en France, l’Annee de la Russie. Plus de 400 evenements ont eu lieu dans les deux pays : expositions museales, concerts, festivals de cinema, colloques universitaires, rencontres sportives, publications. L’initiative — annoncee en 2008 par les presidents Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev, formalisee en 2009 — a ete le plus grand programme d’échanges culturels entre les deux pays depuis la fin de la guerre froide, et le plus ambitieux depuis le temps de l’Alliance franco-russe de 1892-1917. Retour sur une annee qui, avec le recul, apparait comme l’apogee des échanges contemporains — avant le tournant plus complexe des annees 2010.
La genese : de l’idee a la realisation
L’idee d’une “annee croisee” n’est pas nouvelle. La France a déjà organise de tels programmes avec le Bresil (2005), la Chine (2004), le Vietnam (1998). Le principe : pendant douze mois, les institutions culturelles, universitaires, economiques d’un pays sont invitees a presenter leurs travaux dans l’autre, et reciproquement.
En 2008, Nicolas Sarkozy, alors president, propose a Dmitri Medvedev — tout juste elu — d’organiser une telle annee croisee en 2010. Les deux pays creent des commissariats officiels : cote français, Nicolas Chibaeff (Institut français) coordonne ; cote russe, Mikhail Chvydkoi (representant special du president). Budget estime : environ 30 millions d’euros pour chaque pays, couvrant les grands evenements phares. Les sponsors prives completent : GDF, Total, Renault, PSA (cote français), Gazprom, Sberbank, Metchel (cote russe).
Le programme français en Russie
L’exposition Louvre a Moscou
L’exposition-phare est Picasso a Moscou. Le musée Pouchkine, sur l’initiative de sa directrice Irina Antonova (grande mediatrice culturelle franco-russe), accueille “Picasso : le chemin vers lui-même” du 26 fevrier au 23 mai 2010. Plus de 250 oeuvres arrivent de Paris — essentiellement du musée National Picasso (alors en renovation, ce qui a facilite le pret des grandes oeuvres). L’affluence est record : 800 000 visiteurs en trois mois, plus qu’aucune exposition organisee au Pouchkine depuis les annees 1970.
Autres evenements en Russie
- “Paris — musique et lumieres” : un cycle de concerts symphoniques de l’Orchestre de Paris dirige par Paavo Jarvi a Moscou et Saint-Petersbourg (mai-juin 2010).
- Festival du théâtre français : la Comedie-française donne Le Malade imaginaire au théâtre Vakhtangov de Moscou et Le Misanthrope au théâtre Mossoviet (avril 2010).
- “Dialogues a deux voix” : rencontres entre écrivains français et russes a Moscou et Saint-Petersbourg (Erik Orsenna, Jean d’Ormesson vs Ludmila Oulitskaia, Boris Akounine).
- Festival de cinema français : tournee de 18 films contemporains dans cinq villes russes.
- “Avant-garde russe et Paris” : exposition au musée d’art contemporain de Moscou, présentée ensuite a Saint-Petersbourg, mettant en parallele les artistes russes emigres a Paris (Chagall, Zadkine, Jacovlev) et leurs echos a Paris — heritiers directs des Ballets Russes de Diaghilev qui avaient reuni une génération plus tot les peintres russes sur les scenes parisiennes.
Le programme russe en France
Sainte Russie au Louvre
Cote français, l’exposition-phare est Sainte Russie au musée du Louvre, du 4 mars au 24 mai 2010. Plus de 400 oeuvres sont venues de Russie — icones du XIe au XVIIe siècle (dont une Trinite de Roublev, fait exceptionnel), orfevrerie liturgique, manuscrits, objets liturgiques, tissus royaux, vetements de cérémonie. Les musées russes preteurs : Tretiakov (Moscou), musée historique d’État (Moscou), Kremlin de Moscou, musée russe (Saint-Petersbourg), Kremlin de Kazan.
L’exposition retrace mille ans d’art russe ancien (Ve-XVIIIe siècles). Elle est présentée dans la zone modulaire du hall Napoleon, avec une scenographie qui rapproche icones et objets d’orfevrerie. Le catalogue, dirige par Jannic Durand et Dorota Giovannoni, reste une reference bibliographique. L’affluence parisienne est de 500 000 visiteurs en deux mois.
Saint-Petersbourg a Versailles
Le Chateau de Versailles présenté simultanément “Saint-Petersbourg : Pierre le Grand et Versailles” (mai-septembre 2010). L’exposition, commissionnée par Beatrix Saule, rapproche les projets architecturaux de Louis XIV a Versailles et ceux de Pierre le Grand a Peterhof — palais russe clone explicite de Versailles a l’echelle de l’Empire tsariste. Mobiliers, tableaux, plans, maquettes.
Autres evenements en France
- Festival de théâtre russe au théâtre National de Chaillot (avril-mai 2010) : le Maly théâtre de Saint-Petersbourg donne Vanya et Uncle Vanya en tournee ; le théâtre Taganka de Moscou présenté une version radicale d’Hamlet ; le théâtre d’Art (MKhAT) de Moscou joue La Mouette au Chatelet.
- Saison russe au Chatelet : programmation particuliere de concerts symphoniques et recitals — l’Orchestre du Mariinski avec Valery Guerguiev, le Quatuor Borodine, le pianiste Mikhail Pletnev.
- Festival du Cinema Russe a Honfleur (etendu a huit jours en 2010 pour l’occasion) : focus special sur le cinema contemporain, invite special Alexandre Sokourov.
- “Picasso et la Russie” en pendant symetrique de l’exposition Picasso a Moscou : exposition au Centre Pompidou sur les collections russes de Picasso (Stein, Chtchoukine, Morozov).
- Foire du Livre de Paris 2010 : invité d’honneur la Russie, avec 40 écrivains russes contemporains presents (Sorokine, Oulitskaia, Akounine, Prilepine, Chichkine, etc.).
- fête franco-russe sur le Champ-de-Mars (14 juillet 2010) : musique, danses folkloriques, degustations gastronomiques, en lien avec la fête nationale française.
Les echos dans la presse
La presse française — Le Monde, Le Figaro, Liberation, Telerama — publié des dossiers speciaux. Le Monde consacré en mars 2010 un supplement de 16 pages a la Russie culturelle. Les expositions sont bien couvertes. La critique souligne la qualité des prets russes a Paris (rares, exceptionnels).
La presse russe — Kommersant, Novaia Gazeta, Rossiskaia Gazeta — couvre aussi l’Annee. Le ton est plus promotionnel cote russe, plus critique cote français (Liberation se demande ce que pense Medvedev de l’exposition Chagall).
Les limites
L’Annee croisee a aussi ses critiques. Certains observateurs français deplorent l’absence de dimension veritablement “dialogique” : chacun présenté sa culture, mais la rencontre intellectuelle est mince. Peu de co-productions, peu de debats bilateraux sur les sujets difficiles (mémoire de la Seconde Guerre mondiale, heritage sovietique, dissidence).
Du cote russe, certains denoncent le cout economique — 30 millions d’euros depenses pour la culture quand certains musées regionaux sont en ruine.
Mais globalement, le bilan est largement positif. Le Louvre-Pouchkine, Versailles-Peterhof, Chatelet-Mariinski, et des dizaines d’autres collaborations ont crée des liens durables entre institutions. Les catalogues d’exposition restent des references bibliographiques. Les rencontres professionnelles entre conservateurs, directeurs d’opéra, programmateurs ont donne naissance a de nouveaux projets dans les annees suivantes.
Et après ?
L’Annee 2010 represente un point haut. La Saison France-Russie du Cinema (2012), la Saison croisée du Tourisme (2016-2017), et plusieurs programmes plus restreints ont suivi. Mais aucun n’a egale 2010 en ampleur.
Les relations politiques franco-russes se sont progressivement tendues a partir de 2014 (annexion de la Crimee), puis nettement detériorees après 2022 (invasion de l’Ukraine). Les grands programmes officiels croises ont ete geles. Mais des initiatives privees et individuelles ont maintenu les échanges — traductions litteraires, tournees musicales independantes, expositions privees, programmes universitaires.
L’heritage concret de l’Annee 2010 reste substantiel : catalogues, mémoire visuelle (photos, videos des expositions), reseaux professionnels qui continuent a fonctionner. Le musée d’Art Russe (musée Petit Palais) a reçu en cette période des donations importantes qui renforcent sa collection. Le théâtre Mariinski et l’opéra de Paris maintiennent un calendrier regulier d’échanges d’etoiles et de chorégraphes.
Pour revivre l’esprit 2010 aujourd’hui
même si l’Annee croisee 2010 est passee, ses echos sont encore visibles :
- musées : la collection russe du Petit Palais (enrichie en 2010), la collection d’art russe du Musée du Louvre (icones, arts decoratifs), la Fondation Louis Vuitton qui présenté ponctuellement des expositions russes.
- Concerts : la Philharmonie de Paris programme chaque saison des ensembles et solistes russes — Valery Guerguiev (quand il se produit hors de Russie), Daniil Trifonov, le Quatuor Borodine.
- Cinema : le Festival du Cinema Russe de Honfleur (fin novembre chaque annee) reste le principal rendez-vous cinematographique russe en France.
- Litterature : les editions Actes Sud (collection Lettres russes dirigee par Anne Coldefy-Faucard), Verdier, Noir sur Blanc publient régulièrement les nouveaux auteurs russes.
2010 a été un moment d’intensité — symboliquement important, concrètement productif. Dans le dialogue franco-russe d’aujourd’hui, son souvenir est un appui et parfois un regret. Pour mesurer l’état des échanges culturels seize ans plus tard, notre entretien avec une directrice artistique sur la culture russe en France en 2026 dresse un portrait contemporain de ces liens qui perdurent. Ces liens perdurent aussi dans des objets qui traversent les crises : la moto Ural sidecar, née à Irbit dans l’Oural en 1941, continue de fasciner les amateurs français bien au-delà des soubresauts diplomatiques, symbole d’un savoir-faire russe durablement ancré dans l’imaginaire français. La conviction qu’il est possible, utile et fertile d’organiser des échanges culturels bilatéraux entre ces deux grandes nations du continent européen reste, fondamentalement, inchangée.