Pont Alexandre III a Paris avec le drapeau russe et le drapeau francais flottant, vue vers les Invalides
RECIT HISTORIQUE

L'Alliance franco-russe 1892-1917 : le pont Alexandre III et l'amitie imperiale

De la pose de la premiere pierre en 1896 a la Revolution d'Octobre : l'histoire d'un traite diplomatique devenu symbole culturel bilateral.

L'Alliance franco-russe, signee en 1891-1894, a change le visage de la France et de la Russie pour vingt-cinq ans. Armée, diplomatie, economie — mais aussi opera, ballet, peinture, architecture. Retour sur un moment cle de l'histoire bilaterale.

Le 7 octobre 1896, le tsar Nicolas II de Russie — couronne l’annee precedente — pose la premiere pierre d’un pont sur la Seine. A ses cotes : sa femme Alexandra Feodorovna, le president francais Felix Faure, et une foule de dignitaires des deux pays. Le pont portera le nom du pere du tsar, Alexandre III (mort en 1894), qui a signe trois ans plus tot le premier accord militaire franco-russe. Quand le pont Alexandre III sera inaugure en 1900 pour l’Exposition universelle, il sera deja l’un des monuments les plus celebres de Paris — et le symbole d’une alliance qui aura dure un quart de siecle.

Le contexte geopolitique

L’Alliance franco-russe est d’abord une reponse a la situation europeenne des annees 1870-1880. Apres la guerre franco-prussienne de 1870 et la proclamation de l’Empire allemand (1871), Bismarck cherche a isoler la France pour eviter tout effort de revanche. En 1873 et 1879, il construit le “Systeme des Trois Empereurs” (Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie) puis la Triple Alliance avec l’Italie (1882). La France est seule sur le continent.

Le changement vient en 1890. L’empereur Guillaume II d’Allemagne renvoie Bismarck et refuse de renouveler le traite secret “de reassurance” avec la Russie. Alexandre III, bien qu’ideologiquement hostile a la Republique francaise, voit l’interet d’un rapprochement — la Russie a besoin de capitaux pour son industrialisation, et seule la France peut en fournir.

En juillet 1891, une escadre francaise visite Cronstadt, port militaire de Saint-Petersbourg. Alexandre III, debout sous un dais, ecoute La Marseillaise jouee en son honneur — geste qui stupefie l’Europe : le tsar autocrate salue l’hymne de la Republique. Les negociations militaires commencent dans la foulée. En aout 1892, la convention militaire franco-russe est signee en secret : les deux pays s’engagent a se porter mutuellement assistance en cas d’agression allemande. En 1894, Nicolas II ratifie l’accord, qui devient operationnel.

Pour approfondir ce chapitre diplomatique qui depasse le cadre de cet article, le site de reference alliance-franco-russe.fr presente l’ensemble des documents, traites, correspondances et analyses de l’Alliance — histoire militaire, economique et culturelle en longue duree.

Les visites et les celebrations

L’alliance se materialize en gestes publics. En octobre 1896, Nicolas II fait sa premiere visite d’Etat en France — quatre jours a Paris et Chalons-sur-Marne. A Paris, il assiste a une revue militaire aux Champs-Elysees, visite les Invalides (tombeau de Napoleon), dine a l’Elysée, pose la premiere pierre du pont. Le vieux chancelier russe Witte et le president Felix Faure signent un communique conjoint qui rend publique l’existence de l’Alliance sans en detailler les clauses.

En aout 1897, visite de retour : le president Felix Faure part pour Saint-Petersbourg. Nouvelle revue militaire, diner au palais de Peterhof, visite de Moscou. La presse internationale parle de “l’alliance des democraties” (France-Royaume-Uni-Russie etant consideres comme les reponses “democratiques” aux empires centraux). Les voyageurs francais decouvrent Saint-Petersbourg, Moscou, les palais imperiaux. Une nouvelle russomania traverse la France.

L’Exposition universelle de Paris (1900) consacre l’amitie franco-russe. Le pont Alexandre III est inaugure en mai — prodige d’ingenierie (seule travee de 107 metres sans appui intermediaire pour preserver la vue sur les Invalides), merveille Art nouveau (sculptures de Georges Recipon, chevaux de bronze dore, candelabres en fonte moulee). Une grande Maison russe, construite en bois sur le Champ-de-Mars, presente l’architecture, les arts decoratifs et l’industrie russes. Le Restaurant russe attire la foule avec ses zakouskis et sa vodka.

Detail sculptures bronze dorees du Pont Alexandre III

L’alliance economique : les emprunts russes

L’Alliance est aussi — et surtout — financiere. A partir de 1888, l’Etat russe emet des obligations du Tresor imperial sur le marche parisien. Taux d’interet attractif (4-5%), garanties souveraines, elegantes obligations en papier dore. Les Francais achetent en masse — banques, entreprises, mais aussi petits epargnants, proprietaires provinciaux, veuves. En 1917, le total des emprunts russes detenus en France est estime a 15 milliards de francs-or (selon d’autres estimations plus larges, plus de 30 milliards en tenant compte des obligations ferroviaires et municipales).

Ces capitaux financent les grands travaux russes — Transsiberien (1891-1916), chemins de fer du sud, industries metallurgiques du Donbass, usines textiles de Saint-Petersbourg et Moscou, banques. L’ingenierie francaise participe directement a cette modernisation : le Pont de Troistkou a Saint-Petersbourg (1903) est dessine par des ingenieurs parisiens (Gouin, Batignolles, Eiffel). L’entreprise francaise Compagnie francaise de dragage construit les ports d’Odessa, Mariupol, Rostov-sur-le-Don.

Le decret bolchevique du 3 fevrier 1918 annule unilateralement la dette imperiale. Les millions de petits porteurs francais perdent leur epargne. Des generations entieres conserveront dans leurs tiroirs les belles obligations imperiales devenues inutiles — jusqu’a l’accord Chirac-Eltsine de 1996 qui prevoit une indemnisation partielle (environ 1% de la valeur nominale) reglee en 2000.

L’alliance culturelle

Au-dela des traites et des finances, l’Alliance a eu un impact culturel massif. Les artistes russes viennent en France ; les artistes francais vont en Russie ; les traductions prolifelent.

Musique : les Saisons russes de Diaghilev a Paris, lancees a partir de 1908 par l’impresario Serge Diaghilev, doivent beaucoup a ce climat d’amitie bilaterale. L’Exposition de 1900 a deja fait decouvrir au public parisien Rimski-Korsakov, Moussorgski, Balakirev. Rachmaninov, Chaliapine, Scriabine donnent leurs premiers concerts parisiens dans les annees 1900. A l’inverse, les compositeurs francais (Debussy, Ravel, Dukas, Faure) decouvrent la musique russe et en sont profondement influences — Pelleas et Melisande de Debussy contient des traces musicologiques directes de Moussorgski.

Litterature : Eugene Melchior de Vogue a publie en 1886 son influent essai Le Roman russe. Dans les annees 1900, les traductions de Tolstoi, Dostoievski, Tourgueniev, Tchekhov se multiplient. Les salons parisiens s’enthousiasment pour la litterature russe. Gide, Claudel, Proust lisent les Russes.

Architecture : plusieurs batiments parisiens portent l’empreinte russe. La cathedrale Saint-Alexandre-Nevsky (rue Daru, 8e), consacree en 1861, connait une frequentation multiplie des 1890 avec l’afflux russe. L’hotel particulier du prince Felix Youssoupov avenue de l’Observatoire (Paris), les datchas russes de la Cote d’Azur a Cannes et Nice (dont la villa Valrose a Nice, devenue centre universitaire).

La Grande Guerre et la rupture

En 1914, l’Alliance passe son test historique. Le 1er aout 1914, l’Allemagne declare la guerre a la Russie. Le 3 aout, a la France. Les deux allies entrent en guerre simultanément. Les Russes lancent une offensive en Prusse orientale en aout 1914 qui, bien que tactiquement desastreuse (defaite de Tannenberg), oblige l’Allemagne a retirer deux corps d’armee du front occidental — contribution decisive a la victoire francaise sur la Marne.

Un corps expeditionnaire russe est envoye en France en 1916 — deux brigades d’infanterie (environ 20 000 hommes) arrivent en juin via Marseille. Elles combattent en Champagne et dans la region de Verdun. Apres la Revolution d’Octobre 1917, ces unites sont dissoutes ou reconstituees dans la Legion etrangere. Certains soldats repartiront en URSS ; d’autres s’installeront en France et formeront le noyau de la future emigration blanche.

Certificat d'emprunt russe ancien avec aigle imperial, document historique

La Revolution d’Octobre 1917 et la Paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918) mettent fin a l’alliance. Les bolcheviks denoncent le traite de 1892, repudient les emprunts, signent une paix separee avec l’Allemagne. La France est furieuse. Les relations diplomatiques sont rompues en 1920. L’URSS n’est reconnue par la France qu’en 1924.

L’heritage monumental

Le pont Alexandre III reste aujourd’hui l’un des ponts les plus celebres du monde. Classe monument historique en 1975, restaure dans les annees 2000, il accueille chaque jour des milliers de visiteurs qui le photographient sans toujours savoir l’histoire. Ses quatre pylones — l’Aigle russe en amont cote rive gauche, la Renommee des Arts en amont cote rive droite, l’Aigle francais en aval cote rive gauche, la Renommee des Sciences en aval cote rive droite — racontent la double nation qu’il celebre.

D’autres monuments franco-russes completent le decor parisien : la cathedrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru, l’eglise russe Saint-Serge rue de Crimee (1922, dans la mouvance de l’emigration), la cathedrale de la Sainte-Trinite sur le quai Branly (2016, controversee lors de sa construction). Le Musee Carnavalet possede une collection de documents de l’Alliance. Les archives des emprunts russes sont conservees a la Caisse des depots et consignations.

A Saint-Petersbourg, l’alliance est commemoree par le monument aux marins du Cronstadt sur le quai des Anglais. Le musée naval de Saint-Petersbourg contient des reliques de la visite francaise de 1891.

Pourquoi la memoire de cette alliance compte

L’Alliance franco-russe est aujourd’hui peu enseignee en France et peu commemoree. Elle est coincee entre deux memoires plus fortes : celle de la Grande Guerre (ou la Russie disparait du recit comme “alliee defaillante”) et celle de l’URSS (ou l’amitie franco-russe est reecrite par la cooperation franco-sovietique gaullienne). Pourtant, entre 1892 et 1917, la Russie imperiale a ete l’allie strategique majeur de la France. Pour qui veut comprendre Paris 1900, les Ballets Russes, l’emigration blanche, et plus largement le dialogue franco-russe du XXe siecle — dialogue qui culminera un siecle plus tard dans l’Annee croisee France-Russie de 2010 —, il faut partir de cette Alliance, et du pont qui la commemore encore, au-dessus de la Seine, entre les Invalides et le Grand Palais.

Une balade thematique a Paris pour revivre cette epoque : depart depuis les Invalides (tombeau de Napoleon visite par Nicolas II en 1896), traversee du pont Alexandre III (avec pause sculptures), arrivee au Grand Palais et au Petit Palais (construits pour l’Exposition de 1900), visite de la cathedrale Saint-Alexandre-Nevsky rue Daru (office dominical a 10h, a ne pas manquer si l’on s’interesse au chant orthodoxe russe).