Affiche des Ballets Russes de 1910 avec Nijinski costume et motifs orientalisants, style Leon Bakst
RECIT HISTORIQUE

Les Ballets Russes a Paris, vingt ans d'avant-garde (1909-1929)

De L'Oiseau de feu au Sacre du printemps : les saisons parisiennes des Ballets Russes qui ont transforme la scene mondiale.

Pendant vingt ans, les Ballets Russes de Serge Diaghilev ont fait de Paris la capitale de l'avant-garde — musique, chorégraphie, arts plastiques, haute couture. Retour sur une aventure qui a transforme l'Europe artistique.

Le 19 mai 1909, au Theatre du Chatelet a Paris, le rideau se leve sur le premier programme des Ballets Russes — troupe que Serge Diaghilev vient d’importer de Saint-Petersbourg pour une saison d’ete. Vingt ans plus tard, le 19 aout 1929, Diaghilev meurt a Venise. Entre ces deux dates, sa compagnie aura cree 68 ballets et presente plus de 400 representations a Paris. Elle aura reuni sur scene les plus grands danseurs du monde (Nijinski, Pavlova, Karsavina, Massine, Lifar), les plus grands compositeurs (Stravinski, Debussy, Ravel, Prokofiev, Satie, Poulenc), les plus grands peintres-decorateurs (Bakst, Benois, Picasso, Matisse, Derain, Braque, Miró). Cet article retrace la trajectoire de l’un des plus grands projets artistiques de l’histoire.

La preparation : 1906-1908

Avant 1909, Diaghilev a deja fait du terrain. En 1906, il organise au Grand Palais de Paris une grande exposition de peinture russe — 700 oeuvres du XVIIIe siecle aux symbolistes contemporains, qui decouvre a Paris Somov, Bakst, Benois, Korovine. En 1907, cinq concerts historiques au Palais Garnier font entendre Chaliapine, Rachmaninov, Rimski-Korsakov dirigeant — ce rapprochement musical s’appuie sur le climat diplomatique cree par l’Alliance franco-russe de 1892, qui a ouvert en grand les portes parisiennes aux artistes de l’Empire. En 1908, toujours au Palais Garnier, c’est l’opera Boris Godounov de Moussorgski avec Chaliapine — choc absolu pour Paris.

En 1909, Diaghilev decide de s’attaquer au ballet. Il loue le Theatre du Chatelet pour l’ete. Il negocie avec le directeur des theatres imperiaux russes pour obtenir en conge des artistes du Mariinski et du Bolchoi. Il recrute le chorégraphe novateur Michel Fokine, les peintres Alexandre Benois et Leon Bakst pour les decors et costumes. Il obtient le soutien financier de la grande-duchesse Maria Pavlovna (tante de Nicolas II) et de riches mecenes parisiens (la comtesse de Greffulhe, Misia Sert). Quand le rideau se leve le 19 mai 1909, tout est en place.

La saison 1909 : le choc inaugural

Le programme de la premiere soiree comprend : Le Pavillon d’Armide (musique de Nicolas Tcherepnine, decors de Benois, chorégraphie de Fokine), Le Prince Igor (danses polovtsiennes de Borodine, decors de Nicolas Roerich), Le Festin (suite de danses russes). Danseurs : Vaslav Nijinski, Anna Pavlova, Tamara Karsavina, Ida Rubinstein, Adolph Bolm, Mikhail Mordkine.

Le public parisien — Proust, Jean Cocteau, Misia Sert, Henri Matisse, la comtesse Greffulhe, Albert Flament, le critique Louis Laloy — est ebloui. Jamais on n’a vu un tel niveau technique, une telle energie scenique, de tels decors somptueux. La danse de Pavlova dans Les Sylphides (le 2 juin 1909) est “une vision d’eternite” selon Cocteau. Les decors orientalisants de Bakst dans Cleopatre declenchent une mode orientale qui envahira la haute couture (Poiret), les arts decoratifs, l’architecture (Art Deco emergent).

La saison dure un mois — du 19 mai au 18 juin 1909. Seize representations, toutes a guichet ferme. La presse est unanime. Le tout-Paris se deplace. Diaghilev comprend qu’il doit revenir l’annee suivante, et que les Ballets Russes doivent devenir une institution annuelle.

L’ere Stravinski : 1910-1913

1910 : creation de L’Oiseau de feu. Diaghilev a commande la partition a un jeune compositeur inconnu de 28 ans, Igor Stravinski. Le ballet est cree le 25 juin 1910 au Palais Garnier. Karsavina danse l’Oiseau. Les decors et costumes sont de Golovine. Le triomphe est instantane — Stravinski entre ce soir-la dans l’histoire de la musique mondiale.

1911 : Petrouchka. Stravinski a compose une deuxieme partition, encore plus audacieuse. Benois a dessine les decors — la foire de Saint-Petersbourg du Carnaval 1830. Nijinski danse Petrouchka, ce pantin triste amoureux d’une ballerine sans coeur. La creation a lieu le 13 juin 1911 au Theatre du Chatelet. Nouveau triomphe.

Affiche Art Nouveau de Ballets Russes dans rue de Paris ancien

1912 : L’Apres-midi d’un faune. Debussy a compose un prelude symphonique en 1894 ; Nijinski en tire une chorégraphie a l’esthetique radicalement nouvelle — profils archaiques, pieds paralleles, mouvement deconstruit. Le faune (Nijinski) se couche sur une echarpe volee a une nymphe dans un geste ambigue. Scandale modeste mais reel. Le critique Calmette, directeur du Figaro, publie un article outre : “Rien de plus choquant…”

1913 : Le Sacre du printemps. Creation le 29 mai 1913, Theatre des Champs-Elysees (tout nouveau, ouvert un mois plus tot). La partition de Stravinski est d’une brutalite rythmique et harmonique inouie. La chorégraphie de Nijinski — pieds rentres, postures archaiques, sacrifice de la jeune Elue — choque. Le public est deborde. Siffles, injures, bagarres dans la salle. Police appelee. Rideau baisse a plusieurs reprises. Debacle apparente, triomphe artistique a venir. Cent ans plus tard, le Sacre est l’une des oeuvres musicales les plus jouees au monde.

La guerre et la crise : 1914-1918

La Premiere Guerre mondiale interrompt les tournees europeennes. Diaghilev ajuste — la troupe base a Monte-Carlo, sillonne l’Amerique du Sud, l’Espagne neutre, la Suisse. Les saisons parisiennes sont reduites mais ne s’arretent pas completement. 1917 : creation de Parade, Theatre du Chatelet, 18 mai 1917. Musique d’Erik Satie (avec machines a ecrire, sirenes, revolvers), livret de Jean Cocteau, decors et costumes de Pablo Picasso, chorégraphie de Leonide Massine. Apollinaire signe l’avant-propos du programme et invente pour l’occasion le mot “surrealiste”. Un jalon.

Nijinski est ecarte (mariage de 1913, maladie mentale a partir de 1917). Massine devient le chorégraphe principal. L’esthetique bascule vers le modernisme pur — collaborations avec les peintres cubistes et futuristes.

L’age des collaborations folles : 1919-1929

Apres la guerre, Diaghilev reinvente encore. La troupe base a Monte-Carlo, donne chaque printemps des saisons parisiennes au Palais Garnier ou au Theatre des Champs-Elysees. Les collaborations avec les peintres et compositeurs modernes atteignent leur summum.

Avec Picasso : Parade (1917), Le Tricorne (1919, Londres), Pulcinella (1920, Paris), Cuadro Flamenco (1921), Le Train bleu (1924).

Avec Matisse : Le Chant du rossignol (1920), grand panneau-rideau dans lequel le peintre imagine la Chine d’Andersen.

Avec Derain : La Boutique fantasque (1919, musique de Respighi d’apres Rossini).

Avec Braque : Les Faucheuses (1924), Zephyr et Flore (1925).

Avec Miró : Romeo et Juliette (1926, grand dispositif surrealiste).

Avec Max Ernst : Romeo et Juliette (1926) en collaboration avec Miró.

Avec Rouault : Le Fils prodigue (1929), dernier ballet de la compagnie, avec musique de Prokofiev et chorégraphie de Balanchine.

Cote musique, apres Stravinski : Prokofiev (Le Pas d’acier, 1927 ; Chout, 1921 ; Le Fils prodigue, 1929), Poulenc (Les Biches, 1924), Milhaud (Le Train bleu, 1924), Auric (Les Matelots, 1925), Henri Sauguet (La Chatte, 1927), Constant Lambert (Romeo et Juliette, 1926).

Cote chorégraphes : Massine jusqu’en 1920, puis Bronislava Nijinska (soeur de Vaslav), puis George Balanchine a partir de 1924 — jeune georgien de 20 ans recruté a Londres. Balanchine crée Apollon Musagète (1928, avec Stravinski), Le Fils prodigue (1929, avec Prokofiev). Ces deux chefs-d’oeuvre seront le point de depart de sa carriere americaine apres la mort de Diaghilev — et la fondation en 1934 du School of American Ballet puis en 1948 du New York City Ballet.

Interieur du Theatre du Chatelet avec balcons rouges et or, scene historique

La mort de Diaghilev et la dispersion

Diaghilev meurt a Venise le 19 aout 1929, septicemie sur diabete. La compagnie se disperse immediatement. Serge Lifar repart a Paris et est engage comme premier danseur puis maitre de ballet de l’Opera de Paris (1929-1958 ; il y imposera l’heritage russe sur trois decennies, avant que Rudolf Noureev ne reprenne ce flambeau en dirigeant la danse du Palais Garnier a partir de 1983). Balanchine part pour Londres puis New York. Massine et Fokine travaillent pour diverses compagnies.

Deux compagnies rivales recupellent une partie du nom : les Ballets Russes de Monte-Carlo de Rene Blum et du colonel de Basil (apres 1932). Ces compagnies sillonnent le monde pendant les annees 1930 et 1940, emportant dans les halls d’hotel des decors usés de Bakst et Picasso. Elles finiront par se dissoudre apres la Seconde Guerre mondiale.

L’heritage parisien

Le Theatre du Chatelet, le Theatre des Champs-Elysees, le Palais Garnier — les trois lieux principaux des saisons russes — continuent d’honorer la memoire des Ballets Russes. Le Chatelet a restauré en 2006 et donne regulierement des programmes “Ballets Russes”. L’Opera de Paris maintient a son repertoire Petrouchka, L’Oiseau de feu, Le Sacre du printemps, Les Noces, Les Biches, Apollon, Le Fils prodigue. Le musee de l’Opera (Bibliotheque-Musee de l’Opera, Palais Garnier) conserve une grande collection de maquettes, costumes, affiches.

Le Musee d’Art moderne de la Ville de Paris et le Centre Pompidou possedent des decors originaux et des costumes signes Picasso, Derain, Goncharova. Le Musée Carnavalet a organise plusieurs expositions dediees (la derniere en 2009 pour le centenaire).

A Venise, le cimetiere San Michele accueille toujours la tombe de Diaghilev — simple marbre blanc avec son nom en cyrillique, visitée chaque annee par les amateurs du monde entier. Stravinski repose a quelques metres.

Pour revivre les Ballets Russes aujourd’hui

Voir : une soiree Ballets Russes a l’Opera de Paris (programmee regulierement) donnant Le Sacre du printemps + Petrouchka, ou L’Oiseau de feu + Apollon. La production des Noces de Bronislava Nijinska, rarement jouée, merite le detour.

Voir en video : la Royal Opera House de Londres donne des reconstitutions filmees avec notes historiques ; le Mariinski de Saint-Petersbourg produit des versions classiques integrales.

Lire : Les Ballets Russes de Diaghilev de Lynn Garafola (traduit en francais, reference absolue), Diaghilev de Sjeng Scheijen (traduit). Pour les temoignages directs : Serge Lifar, Tamara Karsavina, Lydia Sokolova ont ecrit des memoires passionnants.

Visiter : le Palais Garnier avec audioguide (collection de costumes), la tombe de Diaghilev a Venise (cimetiere San Michele, vaporetto ligne 4), le Musée d’Art moderne (decors de costumes d’epoque dans la collection permanente).

Vingt ans, 68 ballets, mille ramifications. Les Ballets Russes sont le projet artistique le plus important de la premiere moitie du XXe siecle. Sans eux, l’art moderne serait different — la musique, la peinture, la haute couture, le cinema meme. Paris leur doit une part essentielle de son statut culturel mondial. Et le ballet, partout sur la planete, danse encore avec leur empreinte.