Le 16 juin 1961 vers midi, a l’aeroport du Bourget, la troupe du ballet Kirov rentre a Moscou après une tournee triomphale de six semaines a Paris. Le departement d’État sovietique a decide de punir le jeune premier danseur qui a multiplié les ecarts — sorties nocturnes avec des amis occidentaux, conduites jugees trop libres. Un telegramme ordonne a Rudolf Noureev, 23 ans, de rentrer immediatement a Moscou par un vol separe, sous pretexte d’une “representation au Kremlin pour Khrouchtchev”. Tout le monde comprend : c’est le retour force qui, dans la logique sovietique, précédé souvent la mise au placard ou pire.
Noureev refuse. Il saute la barriere du hall de transit, court vers les policiers français, prononce la phrase qui entrera dans l’histoire : “Je demande la protection du gouvernement français”. Cinq minutes plus tard, il est mis en securite. La première defection d’un grand danseur sovietique vient d’avoir lieu.
L’enfant du transsiberien
Rudolf Khametovitch Noureev nait dans un train, le 17 mars 1938, entre Irkoutsk et Vladivostok. Ses parents, Tatars musulmans, voyagent vers l’Extreme-Orient ou son pere est affecté comme officier politique. L’enfance de Rudolf est rude : pauvreté, guerre, pere autoritaire et distant, antisemitisme quotidien envers les minorites non-russes. A six ans, il assiste a un spectacle de danse folklorique et decide qu’il sera danseur.
A 17 ans, Noureev arrive a Leningrad (Saint-Petersbourg) pour l’école de Ballet Vaganova — ce qui est presque impossible pour un jeune Tatar sans parrainage. Ses professeurs — Alexandre Pouchkine et sa femme Xenia — le prennent sous leur aile, le forment intensement. La pedagogie Vaganova et la transmission qu’elle impose sont decryptees dans notre entretien avec un maitre de ballet sur les traditions du ballet russe. En 1958, il entre au théâtre Kirov (ancien et futur Mariinski) comme premier danseur. Son niveau est hors du commun : sauts extraordinaires, presence scenique magnetique, intelligence dramatique rare. A 20 ans, il est déjà une vedette en URSS.
Mais Noureev est indiscipline. Il frequente des etrangers, lit des livres interdits, dit ce qu’il pense. Le KGB le surveille. En mai 1961, il part en tournee a Paris avec le Kirov. Il danse La Belle au bois dormant, Giselle, Le Lac des cygnes. Paris est ebloui. Les soirées parisiennes se prolongent — Claire Motte, Clara Saint, les nuits dans les cafes de Montparnasse. Le KGB ordonne son rappel. Il refuse.
après la defection
La France lui accorde le statut de refugie politique en juillet 1961. Il signe immediatement avec le Marquis de Cuevas, qui monte La Belle au bois dormant au théâtre des Champs-Elysees. Mais la grande suite de sa carriere se joue a Londres. Margot Fonteyn, prima ballerina anglaise de 42 ans, accepte de danser avec lui. Leur première rencontre sur scene dans Giselle (21 fevrier 1962, Royal Ballet) fait basculer la danse mondiale.
Margot Fonteyn, qui pensait finir sa carriere, retrouve avec Noureev un second souffle. Leur duo — elle, classique anglaise elancee ; lui, virtuose russe feroce — crée une dynamique inedite sur scene. Ils dansent Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Giselle, Swan Lake, Marguerite et Armand (Frederick Ashton, 1963, ballet crée spécialement pour eux). Ils sillonnent le monde. Leur couple de scene dure près de quinze ans et redessine completement l’image publique du ballet.
Durant ces annees, Noureev ne se contente pas de danser. Il chorégraphié, monte, adapte. Il remonte les grands ballets russes a Londres, Vienne, Milan, Toronto, New York, avec sa propre vision — fidele au canon Petipa, mais avec des pas enrichis, des variations augmentees pour lui-même, une logique dramatique moderne. Sa version de La Bayadere (acte III “Le Royaume des Ombres”) devient la reference mondiale. Sa version du Lac des cygnes modifie le sens du quatrieme acte. Ses Casse-Noisette (Royal Ballet, 1968 ; opéra de Paris, 1985) introduisent un Drosselmeyer ambigu et une Clara grandie.
Le directeur de la danse de l’opéra de Paris (1983-1989)
En 1983, Rolf Liebermann, administrateur de l’opéra de Paris, nommé Noureev directeur de la danse. Le choix est audacieux et le consulte — Noureev a 45 ans, il ne parle pas vraiment français, il est reputé difficile. Mais son autorite artistique est indiscutable.
Pendant six saisons (1983-1989), Noureev transforme l’opéra de Paris. Il remonte ses grandes versions du Lac des cygnes, de La Bayadere, de Don Quichotte, de Casse-Noisette, de Cendrillon. Il impose un niveau technique d’exigence sans précédent. Il formé — ou accéléré la formation — de toute une génération d’etoiles : Sylvie Guillem (Etoile a 19 ans en 1984), Elisabeth Platel, Laurent Hilaire, Isabelle Guerin, Patrick Dupond, Manuel Legris, Nicolas Le Riche, Kader Belarbi.
La maison s’ouvre aux chorégraphes contemporains — Maurice Bejart, Roland Petit, William Forsythe, Pina Bausch, Mats Ek. Le répertoire explose. Les abonnements s’envolent. Le ballet de l’opéra, qui avait perdu de son lustre dans les annees 1970, redevient l’une des grandes maisons mondiales, renouant avec l’eclat des grandes saisons Ballets Russes lancees par Serge Diaghilev trois-quarts de siècle plus tot.
Noureev est autoritaire, impatient, injuste parfois. Il tempete contre les danseurs, les techniciens, les administrateurs. Il vit a Quai Voltaire dans un appartement bourré d’icones, de tapis persans, de cadres anciens. Il collectionne les objets d’art avec la même boulimie qu’il a pour la danse. Il fume trop, boit, ne dort pas. Ses collaborateurs le trouvent epuisant et inoubliable.
En 1989, il est demis de ses fonctions de directeur — tensions avec les syndicats, retards administratifs, absences. Il reste danseur-etoile invité. En 1991, il retourne en URSS pour la première fois depuis 1961, après la chute de l’URSS ; il danse brievement au Kirov, rencontre sa mere mourante a Oufa. Le voyage est emouvant, bref. Il rentre a Paris.
La maladie et la fin
Noureev est seropositif depuis au moins 1984. Il le cache — l’époque est feroce aux personnes atteintes du sida, et il tient a continuer sa carriere. Il danse de moins en moins, chorégraphié davantage, dirige. Il monte une production de La Bayadere a l’opéra de Paris creee le 8 octobre 1992 — son dernier chef-d’oeuvre. Il apparait sur scene pour saluer le soir de la première, amaigri et vaincu. Le public, debout, applaudit pendant dix minutes.
Il meurt le 6 janvier 1993 a l’hopital Notre-Dame-du-Perpetuel-Secours de Levallois-Perret. Ses obseques sont célébrées a l’opéra Garnier le 12 janvier 1993. Pierre Berge, Maurice Bejart, Arielle Dombasle, Sylvie Guillem, Patrick Dupond, toute la danse mondiale est présenté. Il est enterre au cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois, sous une tombe qu’il a dessinee lui-même — un tapis oriental persan en mosaique de pierre dure. Sa devise : “Rien n’est possible aux hommes sans la danse”.
L’heritage
L’opéra de Paris conserve aujourd’hui la plupart des versions Noureev du répertoire classique. Noureev a ouvert la voie à toute une constellation d’étoiles qui ont suivi la même voie entre Russie et Occident — notre galerie danseurs étoiles russes : de Noureev à Zakharova retrace ces héritages en 2026. Don Quichotte, La Bayadere, Le Lac des cygnes, Casse-Noisette, Cendrillon sont dansees chaque saison dans ses mises en scene — ses relectures des partitions de Tchaikovski restant au coeur de la signature parisienne du ballet classique. L’école de danse de l’opéra, qu’il a redessinee, formé des générations d’etoiles — les plus recentes etant Hannah O’Neill, Park Sae-Eun, Paul marqué, toutes nourries de cette double culture academique-russe.
La Fondation Rudolf Noureev, creee en 1975 par le danseur lui-même, continue de soutenir l’education a la danse et la conservation du patrimoine choregraphique. La maison-musée de Noureev a Oufa (Bachkirie) ouverte en 2008, son appartement du quai Voltaire, ses archives deposees a Londres (V&A) et a Paris (Bibliotheque-musée de l’opéra) permettent aux chercheurs de reconstituer cette vie.
Le biopic The White Crow (Ralph Fiennes, 2018) raconte avec une sobriete inattendue les mois qui ont précédé la defection de 1961. Les mémoires de plusieurs de ses proches — Violette Verdy, Sylvie Guillem, Patrick Dupond — sont disponibles en français.
Pour qui veut entrer dans l’univers Noureev aujourd’hui : voir une version Noureev a l’opéra de Paris (Le Lac des cygnes, La Bayadere, Don Quichotte programmees régulièrement), visiter sa tombe a Sainte-Genevieve-des-Bois (RER C jusqu’a Sainte-Genevieve-des-Bois puis bus local), regarder ses videos d’archives sur la chaine officielle de l’opéra de Paris (YouTube). Noureev reste, trente ans après sa mort, la mesure a laquelle se comparent tous les danseurs etoiles du monde.