Rudolf Noureev en pose de ballet, leotard bleu, sautant dans la lumiere de scene, theatre des Champs-Elysees
PORTRAIT · Noureev

Rudolf Noureev, l'etoile en fuite

1961, Le Bourget : un jeune danseur tatar demande l'asile politique a la France et devient l'icone du ballet mondial.

Quand le 16 juin 1961 un jeune danseur sovietique saute la barriere de l'aeroport du Bourget, c'est une vie qui bascule. En trente ans, Rudolf Noureev (1938-1993) deviendra la plus grande etoile du ballet mondial et refondera, a l'Opera de Paris, une ecole russe en France.

Le 16 juin 1961 vers midi, a l’aeroport du Bourget, la troupe du ballet Kirov rentre a Moscou apres une tournee triomphale de six semaines a Paris. Le departement d’Etat sovietique a decide de punir le jeune premier danseur qui a multiplié les ecarts — sorties nocturnes avec des amis occidentaux, conduites jugees trop libres. Un telegramme ordonne a Rudolf Noureev, 23 ans, de rentrer immediatement a Moscou par un vol separe, sous pretexte d’une “representation au Kremlin pour Khrouchtchev”. Tout le monde comprend : c’est le retour force qui, dans la logique sovietique, precede souvent la mise au placard ou pire.

Noureev refuse. Il saute la barriere du hall de transit, court vers les policiers francais, prononce la phrase qui entrera dans l’histoire : “Je demande la protection du gouvernement francais”. Cinq minutes plus tard, il est mis en securite. La premiere defection d’un grand danseur sovietique vient d’avoir lieu.

L’enfant du transsiberien

Rudolf Khametovitch Noureev nait dans un train, le 17 mars 1938, entre Irkoutsk et Vladivostok. Ses parents, Tatars musulmans, voyagent vers l’Extreme-Orient ou son pere est affecté comme officier politique. L’enfance de Rudolf est rude : pauvreté, guerre, pere autoritaire et distant, antisemitisme quotidien envers les minorites non-russes. A six ans, il assiste a un spectacle de danse folklorique et decide qu’il sera danseur.

A 17 ans, Noureev arrive a Leningrad (Saint-Petersbourg) pour l’Ecole de Ballet Vaganova — ce qui est presque impossible pour un jeune Tatar sans parrainage. Ses professeurs — Alexandre Pouchkine et sa femme Xenia — le prennent sous leur aile, le forment intensement. En 1958, il entre au Theatre Kirov (ancien et futur Mariinski) comme premier danseur. Son niveau est hors du commun : sauts extraordinaires, presence scenique magnetique, intelligence dramatique rare. A 20 ans, il est deja une vedette en URSS.

Mais Noureev est indiscipline. Il frequente des etrangers, lit des livres interdits, dit ce qu’il pense. Le KGB le surveille. En mai 1961, il part en tournee a Paris avec le Kirov. Il danse La Belle au bois dormant, Giselle, Le Lac des cygnes. Paris est ebloui. Les soirees parisiennes se prolongent — Claire Motte, Clara Saint, les nuits dans les cafes de Montparnasse. Le KGB ordonne son rappel. Il refuse.

Apres la defection

La France lui accorde le statut de refugie politique en juillet 1961. Il signe immediatement avec le Marquis de Cuevas, qui monte La Belle au bois dormant au Theatre des Champs-Elysees. Mais la grande suite de sa carriere se joue a Londres. Margot Fonteyn, prima ballerina anglaise de 42 ans, accepte de danser avec lui. Leur premiere rencontre sur scene dans Giselle (21 fevrier 1962, Royal Ballet) fait basculer la danse mondiale.

Margot Fonteyn, qui pensait finir sa carriere, retrouve avec Noureev un second souffle. Leur duo — elle, classique anglaise elancee ; lui, virtuose russe feroce — cree une dynamique inedite sur scene. Ils dansent Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, Giselle, Swan Lake, Marguerite et Armand (Frederick Ashton, 1963, ballet cree specialement pour eux). Ils sillonnent le monde. Leur couple de scene dure pres de quinze ans et redessine completement l’image publique du ballet.

Studio de ballet classique avec barres et miroirs, chaussons suspendus

Durant ces annees, Noureev ne se contente pas de danser. Il chorégraphié, monte, adapte. Il remonte les grands ballets russes a Londres, Vienne, Milan, Toronto, New York, avec sa propre vision — fidele au canon Petipa, mais avec des pas enrichis, des variations augmentees pour lui-meme, une logique dramatique moderne. Sa version de La Bayadere (acte III “Le Royaume des Ombres”) devient la reference mondiale. Sa version du Lac des cygnes modifie le sens du quatrieme acte. Ses Casse-Noisette (Royal Ballet, 1968 ; Opera de Paris, 1985) introduisent un Drosselmeyer ambigu et une Clara grandie.

Le directeur de la danse de l’Opera de Paris (1983-1989)

En 1983, Rolf Liebermann, administrateur de l’Opera de Paris, nomme Noureev directeur de la danse. Le choix est audacieux et le consulte — Noureev a 45 ans, il ne parle pas vraiment francais, il est reputé difficile. Mais son autorite artistique est indiscutable.

Pendant six saisons (1983-1989), Noureev transforme l’Opera de Paris. Il remonte ses grandes versions du Lac des cygnes, de La Bayadere, de Don Quichotte, de Casse-Noisette, de Cendrillon. Il impose un niveau technique d’exigence sans precedent. Il forme — ou accelere la formation — de toute une generation d’etoiles : Sylvie Guillem (Etoile a 19 ans en 1984), Elisabeth Platel, Laurent Hilaire, Isabelle Guerin, Patrick Dupond, Manuel Legris, Nicolas Le Riche, Kader Belarbi.

La maison s’ouvre aux chorégraphes contemporains — Maurice Bejart, Roland Petit, William Forsythe, Pina Bausch, Mats Ek. Le repertoire explose. Les abonnements s’envolent. Le ballet de l’Opera, qui avait perdu de son lustre dans les annees 1970, redevient l’une des grandes maisons mondiales, renouant avec l’eclat des grandes saisons Ballets Russes lancees par Serge Diaghilev trois-quarts de siecle plus tot.

Noureev est autoritaire, impatient, injuste parfois. Il tempete contre les danseurs, les techniciens, les administrateurs. Il vit a Quai Voltaire dans un appartement bourré d’icones, de tapis persans, de cadres anciens. Il collectionne les objets d’art avec la meme boulimie qu’il a pour la danse. Il fume trop, boit, ne dort pas. Ses collaborateurs le trouvent epuisant et inoubliable.

En 1989, il est demis de ses fonctions de directeur — tensions avec les syndicats, retards administratifs, absences. Il reste danseur-etoile invité. En 1991, il retourne en URSS pour la premiere fois depuis 1961, apres la chute de l’URSS ; il danse brievement au Kirov, rencontre sa mere mourante a Oufa. Le voyage est emouvant, bref. Il rentre a Paris.

La maladie et la fin

Noureev est seropositif depuis au moins 1984. Il le cache — l’epoque est feroce aux personnes atteintes du sida, et il tient a continuer sa carriere. Il danse de moins en moins, chorégraphié davantage, dirige. Il monte une production de La Bayadere a l’Opera de Paris creee le 8 octobre 1992 — son dernier chef-d’oeuvre. Il apparait sur scene pour saluer le soir de la premiere, amaigri et vaincu. Le public, debout, applaudit pendant dix minutes.

Interieur du Palais Garnier avec plafond de Chagall et balcons rouges

Il meurt le 6 janvier 1993 a l’hopital Notre-Dame-du-Perpetuel-Secours de Levallois-Perret. Ses obseques sont celebrees a l’Opera Garnier le 12 janvier 1993. Pierre Berge, Maurice Bejart, Arielle Dombasle, Sylvie Guillem, Patrick Dupond, toute la danse mondiale est presente. Il est enterre au cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois, sous une tombe qu’il a dessinee lui-meme — un tapis oriental persan en mosaique de pierre dure. Sa devise : “Rien n’est possible aux hommes sans la danse”.

L’heritage

L’Opera de Paris conserve aujourd’hui la plupart des versions Noureev du repertoire classique. Don Quichotte, La Bayadere, Le Lac des cygnes, Casse-Noisette, Cendrillon sont dansees chaque saison dans ses mises en scene — ses relectures des partitions de Tchaikovski restant au coeur de la signature parisienne du ballet classique. L’Ecole de danse de l’Opera, qu’il a redessinee, forme des generations d’etoiles — les plus recentes etant Hannah O’Neill, Park Sae-Eun, Paul Marque, toutes nourries de cette double culture academique-russe.

La Fondation Rudolf Noureev, creee en 1975 par le danseur lui-meme, continue de soutenir l’education a la danse et la conservation du patrimoine choregraphique. La maison-musee de Noureev a Oufa (Bachkirie) ouverte en 2008, son appartement du quai Voltaire, ses archives deposees a Londres (V&A) et a Paris (Bibliotheque-Musee de l’Opera) permettent aux chercheurs de reconstituer cette vie.

Le biopic The White Crow (Ralph Fiennes, 2018) raconte avec une sobriete inattendue les mois qui ont precede la defection de 1961. Les memoires de plusieurs de ses proches — Violette Verdy, Sylvie Guillem, Patrick Dupond — sont disponibles en francais.

Pour qui veut entrer dans l’univers Noureev aujourd’hui : voir une version Noureev a l’Opera de Paris (Le Lac des cygnes, La Bayadere, Don Quichotte programmees regulierement), visiter sa tombe a Sainte-Genevieve-des-Bois (RER C jusqu’a Sainte-Genevieve-des-Bois puis bus local), regarder ses videos d’archives sur la chaine officielle de l’Opera de Paris (YouTube). Noureev reste, trente ans apres sa mort, la mesure a laquelle se comparent tous les danseurs etoiles du monde.