Que se passe-t-il vraiment sur le podium quand une cheffe d’orchestre formée en Russie dirige Tchaïkovski ou Chostakovitch avec un orchestre français ? Quelles sont les habitudes gestuelles, les silences, les libertés de tempo qui se transmettent d’un maître à l’autre sans jamais être écrites sur la partition ? Pour cet entretien, la rédaction de Ruslan a interrogé Elena Rakitina, cheffe d’orchestre invitée basée à Lyon depuis plusieurs années, spécialiste reconnue du répertoire russe et soviétique — Tchaïkovski, Chostakovitch, Prokofiev en tête. Après quatorze ans de carrière entre la Russie, l’Europe centrale et la France, Elena Rakitina occupe une position rare : celle d’une interprète qui a appris ce répertoire par transmission orale directe, et qui doit aujourd’hui le faire vivre auprès de musiciens formés dans une tout autre tradition d’orchestre. Cet entretien synthétise plusieurs échanges menés au cours du printemps 2026, entre deux résidences de direction.
La dynamique et le rubato : ce qui ne s’écrit jamais sur la partition
La dynamique et le rubato, sans hésiter. Une partition de Tchaïkovski indique un *forte* ou un *piano*, un *accelerando* ou un *ritardando* — mais l'amplitude réelle de ces indications, la manière dont on les habite, ne s'écrit pas. J'ai appris cela directement de mes professeurs, qui l'avaient eux-mêmes appris de leurs propres maîtres, remontant parfois jusqu'à des chefs qui avaient travaillé avec les compositeurs eux-mêmes. C'est une tradition orale au sens le plus strict : elle se transmet par imitation, par correction en répétition, par des dizaines de petites remarques qui ne figurent dans aucun traité.
Prenez le début de la Sixième Symphonie de Tchaïkovski, la *Pathétique* — une œuvre que notre portrait de Piotr Tchaïkovski replace dans le contexte plus large de sa vie et de son écriture. Le *pianissimo* des contrebasses n'est pas simplement un *pianissimo* au sens dynamique — c'est un silence habité, presque un chuchotement organique, qui prépare toute la charge émotionnelle du mouvement. Un orchestre qui joue ce *pianissimo* de façon purement technique, sans cette charge, produit une musique juste mais vide. C'est exactement ce genre de nuance que je dois transmettre gestuellement, en répétition, parfois sans un mot — juste par la qualité du geste.
Le rubato pose un défi similaire. Dans le grand répertoire romantique russe, le rubato n'est presque jamais noté explicitement, et pourtant il est constamment attendu. C'est un rubato de phrase plus que de mesure : on retient légèrement l'arrivée d'une résolution harmonique, on relance ensuite avec une énergie neuve. Cette respiration-là, je dois la faire ressentir physiquement à l'orchestre, souvent en chantant la phrase moi-même avant de la diriger.
Par la répétition et par l'observation, essentiellement. J'ai passé des centaines d'heures à observer des chefs expérimentés travailler avec des orchestres, à noter non pas ce qu'ils disaient — souvent très peu — mais ce qu'ils montraient avec leurs mains, leurs yeux, leur respiration. La direction d'orchestre russe, dans le répertoire romantique et soviétique, s'appuie énormément sur un vocabulaire gestuel très précis pour indiquer l'intensité émotionnelle sans jamais l'expliquer verbalement.
J'ai aussi beaucoup appris en écoutant des enregistrements historiques, en comparant les tempos, les respirations, les masses sonores d'une génération de chefs à l'autre. On retrouve des constantes frappantes entre des interprétations enregistrées à quarante ans d'écart, ce qui prouve qu'il y a bien une transmission continue, presque une école au sens propre, même si personne n'a jamais écrit de manuel officiel pour la formaliser.
Deux écoles, deux rapports au geste : Russie et tradition occidentale
La différence la plus nette porte sur le rapport à l'extrême. L'école russe accepte, voire recherche, des contrastes dynamiques très marqués — un *pianissimo* presque inaudible suivi d'un *fortissimo* presque brutal. C'est un choix esthétique assumé, hérité en partie de la tradition orchestrale de Rimski-Korsakov puis développé par les générations soviétiques, celle-là même que détaille notre guide des grands compositeurs russes. Beaucoup d'orchestres occidentaux, formés dans une tradition plus équilibrée — germanique notamment — tendent naturellement vers une dynamique plus resserrée, plus homogène.
La seconde différence concerne le tempo rubato dont je parlais plus haut. Les musiciens formés en France ou en Europe occidentale sont souvent excellents lecteurs, d'une précision rythmique remarquable, mais ils ont parfois besoin d'un temps d'adaptation pour accepter cette liberté de phrase qui, dans la tradition russe, va presque de soi. Ce n'est jamais un problème de talent — c'est un problème de réflexe culturel, qui se travaille très vite une fois qu'on l'a identifié ensemble.
Enfin, il y a un rapport différent au son des cuivres et des percussions. La tradition russe aime un son de cuivres large, presque « ouvert », qui peut surprendre des musiciens habitués à un son plus rond et plus feutré. Ce n'est ni meilleur ni moins bon — c'est une couleur différente, et une grande partie de mon travail avec les orchestres français consiste justement à faire entendre pourquoi cette couleur particulière sert la musique de Chostakovitch ou de Prokofiev.
Je cherche un point d'équilibre, pas une imitation. Mon objectif n'est jamais de transformer un orchestre français en copie d'un orchestre russe — ce serait un projet artificiel et, honnêtement, un peu vain. Je cherche plutôt à faire ressortir ce que la musique russe demande structurellement, tout en laissant l'orchestre garder sa personnalité sonore propre.
Concrètement, je passe beaucoup de temps en répétition sur des détails qui semblent mineurs mais qui changent tout : la longueur exacte d'un silence avant une entrée, la manière d'attaquer une note sans la brusquer, la façon de relâcher une tension harmonique. Je travaille aussi énormément la respiration collective — faire sentir à l'orchestre entier le même geste intérieur au même instant, ce qui est la vraie clé du rubato orchestral. Quand cela fonctionne, le résultat n'est ni « russe » ni « français » au sens identitaire — c'est simplement une interprétation vivante et cohérente, portée par des musiciens qui ont compris pourquoi la musique respire ainsi.
Anecdotes de tournée et souvenirs de concert
Il y a quelques années, j'ai dirigé la Cinquième Symphonie de Chostakovitch — une œuvre dont le pilier musique classique russe retrace bien le contexte de création — avec un orchestre français qui ne l'avait jamais jouée en intégralité. Dès la première répétition, j'ai senti une réticence presque physique face au troisième mouvement, ce *Largo* d'une tristesse extrême. Les musiciens jouaient juste, mais avec une prudence qui empêchait la musique de vraiment respirer. J'ai alors pris le temps, entre deux passages, de raconter le contexte de création de cette symphonie — la dénonciation publique de Chostakovitch en 1936, la pression du pouvoir soviétique, l'ambiguïté totale de cette œuvre présentée officiellement comme une « réponse constructive » à la critique.
Le changement a été immédiat. À la reprise, le même *Largo* avait une gravité complètement différente — les musiciens avaient compris qu'ils ne jouaient pas seulement des notes tristes, mais une tension existentielle réelle. Le concert qui a suivi reste l'un des moments les plus intenses de ma carrière : un public français, à ma grande surprise, complètement suspendu à ce mouvement lent d'une œuvre soviétique qu'une bonne partie de la salle découvrait ce soir-là.
Un autre souvenir, plus léger celui-là : lors d'une résidence avec un orchestre régional, j'ai dirigé l'ouverture de *Casse-Noisette* de Tchaïkovski devant un public très largement composé de familles et d'enfants. Voir des enfants français reconnaître immédiatement la valse des fleurs, la fredonner en sortant de la salle, m'a rappelé à quel point ce répertoire, malgré son origine géographique et historique très marquée, a une capacité universelle à toucher directement, sans médiation culturelle.
Transmettre ce répertoire aux jeunes musiciens français
Je pars toujours du même principe : un jeune musicien français peut parfaitement s'approprier ce répertoire, à condition qu'on lui donne les clés de lecture qui, sinon, resteraient implicites. Je commence systématiquement par le contexte — historique, biographique, parfois politique — avant même de travailler la technique. Comprendre pourquoi Prokofiev a composé sa Cinquième Symphonie en pleine guerre, ou pourquoi la Sixième de Tchaïkovski a été créée neuf jours avant sa mort, change radicalement la manière dont un jeune musicien aborde une phrase musicale.
Je travaille aussi énormément par l'écoute comparée. Je fais écouter plusieurs enregistrements historiques d'un même passage, et je demande aux jeunes musiciens d'identifier eux-mêmes les différences de tempo, de dynamique, de couleur. C'est une méthode plus lente que de simplement leur indiquer « jouez plus fort ici », mais elle construit une compréhension durable — ils intègrent le langage plutôt que de reproduire une consigne ponctuelle.
Ce qui me frappe le plus, dans les conservatoires français où j'interviens, c'est la vitesse à laquelle les jeunes musiciens s'approprient ce vocabulaire dès qu'on leur en donne l'accès. Il n'y a aucune barrière technique — la barrière est uniquement culturelle, et elle tombe très vite avec un peu de pédagogie et beaucoup d'écoute. Je considère cette transmission comme une partie essentielle de mon métier, peut-être même la plus importante à long terme.
Avec beaucoup plus de curiosité qu'on ne l'imagine parfois de l'extérieur. Le grand répertoire — Tchaïkovski, Rachmaninov, Stravinski — reste extrêmement populaire dans les salles françaises, et j'observe même un intérêt croissant pour les œuvres soviétiques moins jouées, notamment Chostakovitch au-delà de ses symphonies les plus célèbres, et Prokofiev dans ses partitions les plus rarement programmées. Le public français pose souvent des questions très informées après les concerts, sur le contexte historique, sur les choix d'interprétation — ce qui montre un rapport de curiosité réelle, pas seulement de consommation esthétique.
Je constate aussi, ces dernières années, un lien direct entre la vitalité de ce répertoire en salle de concert et la vitalité plus large des échanges culturels entre la France et la Russie — le dialogue musical franco-russe ne s'est jamais vraiment interrompu, malgré les périodes politiquement difficiles. Le contexte actuel reste complexe, je ne le nie pas, mais la musique continue de circuler, de se jouer, d'être écoutée avec attention — c'est peut-être l'un des rares terrains où le dialogue reste presque intact.
Pour conclure, je dirais que suivre l'actualité de la culture russe en France reste précieux pour quiconque veut comprendre comment ce répertoire continue de vivre concrètement sur les scènes françaises aujourd'hui — programmations, résidences, initiatives associatives : tout cela façonne, concert après concert, la manière dont ce patrimoine musical russe est reçu et transmis en France.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le rubato dans le répertoire russe ?
Le rubato désigne une liberté de tempo qui n’est presque jamais notée explicitement sur la partition mais qui reste néanmoins attendue par la tradition d’interprétation. Dans le grand répertoire romantique russe — Tchaïkovski en premier lieu — il s’agit le plus souvent d’un rubato de phrase : on retient légèrement l’arrivée d’une résolution harmonique avant de relancer l’énergie musicale. Cette respiration se transmet essentiellement par tradition orale, d’un chef à l’autre et d’un musicien à l’autre, davantage que par un enseignement théorique formalisé.
Pourquoi la Cinquième Symphonie de Chostakovitch est-elle si particulière à diriger ?
Cette symphonie a été composée en 1937, après la dénonciation publique du compositeur par la presse soviétique officielle en 1936. Présentée à l’époque comme une « réponse constructive d’un artiste soviétique à une critique juste », l’œuvre porte en réalité une tension et une ambiguïté considérables, en particulier dans son troisième mouvement, un Largo d’une tristesse extrême. Diriger cette symphonie exige de restituer cette double lecture — la façade officielle et la charge intérieure — sans jamais la simplifier à l’excès.
Comment se déroule la transmission orale de l’interprétation en direction d’orchestre russe ?
Elle se fait essentiellement par observation, par imitation gestuelle et par correction directe en répétition, davantage que par des traités écrits. Un jeune chef observe des mentors expérimentés, note leur vocabulaire gestuel, compare des enregistrements historiques d’une même œuvre à différentes époques, et affine progressivement sa propre compréhension de la dynamique et du tempo attendus. Cette transmission traverse les générations et explique pourquoi certaines interprétations, enregistrées à plusieurs décennies d’écart, gardent des constantes frappantes.
Les orchestres français peuvent-ils bien interpréter le répertoire russe ?
Absolument. La différence entre écoles d’interprétation est avant tout culturelle et non technique : les orchestres français disposent d’une excellence de lecture et d’une précision rythmique remarquables. Le travail du chef consiste alors à faire accepter certains réflexes propres au répertoire russe — contrastes dynamiques marqués, liberté de phrase, couleur particulière des cuivres — sans chercher à imiter artificiellement une tradition étrangère. Le résultat, quand ce travail aboutit, est une interprétation cohérente qui respecte la structure de l’œuvre tout en conservant la personnalité sonore de l’orchestre.
Où découvrir la musique classique russe pour un public francophone ?
Le pilier consacré à la musique classique russe propose un panorama complet du répertoire, des grands compositeurs et des institutions de référence. Pour approfondir le contexte des œuvres et des figures évoquées dans cet entretien, le guide des grands compositeurs russes détaille les parcours de Glinka, Tchaïkovski et Chostakovitch. Les lecteurs souhaitant s’orienter vers des lieux culturels russes en France peuvent également consulter l’annuaire des associations russes en France, qui recense de nombreuses structures actives dans la diffusion de ce patrimoine musical.