Le 6 novembre 1893, à Saint-Pétersbourg, le compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski meurt à 53 ans. La version officielle parle du choléra — maladie ayant réapparu cette année-là dans la capitale russe. Neuf jours plus tôt, le compositeur avait dirigé lui-même la création de sa 6e Symphonie, la Pathétique — œuvre sombre et douloureuse qu’aucun musicien de l’époque n’avait jamais entendue. La coïncidence est troublante. Les rumeurs disent qu’un suicide camouflé — peut-être sur ordre d’un tribunal d’honneur reprochant au compositeur une affaire homosexuelle. La vérité reste disputée. Mais l’œuvre, elle, est incontestable : Tchaïkovski est l’un des plus grands compositeurs de l’histoire.
L’enfance provinciale
Piotr Ilitch Tchaïkovski naît le 7 mai 1840 à Votkinsk, une petite ville industrielle de l’Oural. Son père est ingénieur des mines, sa mère francophile parle avec ses enfants un mélange de russe et de français. La famille compte six enfants. Piotr est sensible, nerveux, précoce. À six ans, il pleure devant une polka écoutée à l’orgue mécanique — “la musique est en moi, elle m’étouffe”, dit-il.
En 1850, la famille s’installe à Saint-Pétersbourg. Piotr entre à l’école impériale de droit — formation aristocratique destinée à produire des hauts fonctionnaires. Il y étudie neuf ans. Il joue du piano en amateur, compose de petites pièces. À 19 ans, il sort de l’école et entre au ministère de la Justice comme secrétaire. Son avenir semble tout tracé : fonctionnaire, mariage convenable, carrière sans histoire.
Mais la musique l’obsède. En 1861, il commence à suivre les cours du soir de la nouvelle Société Musicale Russe. En 1862, il décide de devenir compositeur. Il donne sa démission au ministère. Il entre à la première promotion du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, tout juste fondé par Anton Rubinstein. Il a 22 ans.
Les années Rubinstein et la jeunesse
Piotr est un élève doué mais tourmenté. Il compose, écrit, corrige nuits et jours. En 1865, il obtient son diplôme. Nikolaï Rubinstein, frère du fondateur, vient à Saint-Pétersbourg recruter des élèves brillants pour son tout nouveau Conservatoire de Moscou. Il engage Tchaïkovski comme professeur de théorie musicale. Tchaïkovski part à Moscou en 1866 — ville moins occidentale, plus russe, plus bordélique — et s’y installe pour douze ans.
À Moscou, il compose sa 1re Symphonie Rêves d’hiver (1866, révisée 1874), sa 1re pièce pour orchestre La Tempête (1864, inspirée de Shakespeare), son premier opéra Le Voïévode (1868, détruit plus tard), son célèbre 1er Concerto pour piano (1875 — dédié d’abord à Nikolaï Rubinstein qui le refusera, puis à Hans von Bülow qui le créera à Boston), sa 4e Symphonie (1877), son Concerto pour violon (1878). Sa réputation s’établit.
Sa vie personnelle est agitée. Tchaïkovski est homosexuel — dans une Russie tsariste où cela est interdit et puni. Il se protège par diverses stratégies : amitiés jamais sexuelles avec des jeunes gens dont il ne peut plus se passer ; correspondance passionnée avec des amies femmes qu’il adore platoniquement. En 1877, il se marie avec Antonina Milioukova, jeune fille amoureuse qui l’a poursuivi de ses lettres. Le mariage est une catastrophe : Tchaïkovski tente de se suicider quelques semaines après, se réfugie à Moscou, puis se sépare. Il ne reverra jamais Antonina — une trajectoire personnelle douloureuse qui rappelle celle d’autres figures du ballet russe contraintes de dissimuler leur vie privée face aux normes sociales de l’époque.

Nadejda von Meck et la liberté
À peu près au même moment, en 1877, une riche veuve russe, Nadejda Filaretovna von Meck, décide de financer Tchaïkovski. Ils conviennent d’un pacte étrange : elle lui verse une pension annuelle importante (6000 roubles par an, soit dix fois son traitement de professeur), en échange elle peut lui demander des pièces musicales dédiées — mais ils ne se rencontreront jamais en personne. Cette condition est respectée rigoureusement pendant 13 ans. Ils s’écrivent plus de 1200 lettres, deviennent l’un pour l’autre presque un alter ego, mais ne se parlent jamais de vive voix.
Cette pension libère Tchaïkovski du Conservatoire. Il démissionne en 1878, voyage — Italie, Suisse, France, Autriche, Allemagne — compose intensément. Il écrit ses grands opéras : Eugène Onéguine (1879, créé en 1879 au Conservatoire de Moscou, livret tiré de Pouchkine), La Pucelle d’Orléans (1881), Mazeppa (1884), La Sorcière (1887), La Dame de pique (1890, encore d’après Pouchkine), Iolanta (1892). Ses grandes symphonies : la 4e (1877), la 5e (1888), la 6e Pathétique (1893). Ses poèmes symphoniques : Roméo et Juliette (1869, 1880), Francesca da Rimini (1876), Ouverture 1812 (1880), Manfred (1885), Hamlet (1888).
Les ballets
La grande contribution de Tchaïkovski au ballet est inattendue — à l’époque, le ballet est un genre mineur, dédaigné par les compositeurs sérieux. Marius Petipa, chef du corps de ballet impérial au Mariinski, commande à Tchaïkovski trois grands ballets : Le Lac des cygnes (1877, première version créée au Bolchoï en un échec relatif ; 1895, version définitive avec chorégraphie Petipa-Ivanov qui triomphera), La Belle au bois dormant (1890, créé au Mariinski), Casse-Noisette (1892, créé au Mariinski).
Ces trois ballets transforment le genre. Tchaïkovski prend au sérieux la forme : il écrit de grandes partitions symphoniques qui soutiennent l’action dramatique, développent des thèmes, construisent des moments entiers. Le Lac des cygnes contient l’adage du cygne (acte II), probablement la pièce de ballet la plus jouée au monde. Casse-Noisette a sa suite de concert (la danse de la Fée Dragée avec son célesta, la danse des Mirlitons, la Valse des Fleurs) devenue un classique des concerts de Noël. La Belle au bois dormant est considérée par les maîtres de ballet comme un sommet absolu de la composition chorégraphique.
Paris découvre ces ballets après 1900 — ballets russes de Diaghilev puis tournées du Bolchoï et du Kirov après la guerre. Aujourd’hui, l’opéra de Paris les donne en alternance chaque saison. Les versions Noureev de Casse-Noisette (1985) et du Lac des cygnes (1984) font partie du répertoire. Tchaïkovski occupe une place centrale parmi les 15 compositeurs russes essentiels du répertoire et continue d’être porté par les grandes phalanges orchestrales russes — Mariinski, Bolchoï, Philharmonique de Saint-Pétersbourg.
Les derniers mois
En 1891, Tchaïkovski fait une tournée triomphale aux États-Unis — il dirige l’inauguration du Carnegie Hall de New York le 5 mai 1891. Il compose Casse-Noisette et Iolanta (un acte créé le même soir en 1892 au Mariinski). En 1893, il part pour l’Angleterre recevoir un doctorat honoris causa de l’université de Cambridge.

À son retour, l’été 1893, il compose sa 6e Symphonie Pathétique. Le programme supposé n’est jamais explicité — il parle, dans des lettres, d’un “programme profondément subjectif” qui doit rester secret. La symphonie est créée le 28 octobre 1893 (16 octobre ancien style) sous sa propre direction. L’accueil est tiède — l’œuvre est trop étrange pour le public de l’époque, avec son adagio final remplaçant le traditionnel mouvement rapide triomphal.
Neuf jours plus tard, Tchaïkovski meurt. Les versions officielles disent : choléra contracté en buvant un verre d’eau non bouillie dans un restaurant. Les mémoires de son neveu Modest ajouteront des nuances suspectes (préoccupation excessive pour la démarche). La thèse du suicide par arsenic — sur ordre d’un “tribunal d’honneur” de l’école impériale de droit réunissant d’anciens condisciples inquiets d’une affaire homosexuelle compromettante — a été avancée par les musicologues Alexandra Orlova (1980) et David Brown mais reste débattue. Une mort naturelle aggravée reste possible. La vérité ne sera probablement jamais connue.
L’héritage
La tombe de Tchaïkovski est au monastère Alexandre-Nevski de Saint-Pétersbourg, près de celles de Moussorgski, Glinka et Dostoïevski. Sa maison-musée à Klin (à 80 km au nord-ouest de Moscou), où il a vécu de 1892 à 1893, est conservée à l’identique — partitions, piano, bibliothèque — et visible au public.
Le Conservatoire de Moscou a été rebaptisé à son nom en 1940. Le Concours International Tchaïkovski — tous les quatre ans depuis 1958 — est l’un des plus prestigieux concours de musique au monde pour piano, violon, violoncelle, chant. Il a lancé la carrière de Van Cliburn (1958), Vladimir Ashkenazy (1962), Grigory Sokolov (1966), Mikhaïl Pletnev (1978), Daniil Trifonov (2011), parmi d’autres. L’actualité de ce concours et plus largement de la scène musicale russe est régulièrement suivie par russomania.com, qui documente la vie culturelle russe contemporaine.
En France, Tchaïkovski est joué en permanence. Pas une saison sans son 1er Concerto pour piano, son Concerto pour violon, sa 4e ou 6e Symphonie. Pas une saison de ballet sans Le Lac des cygnes ou Casse-Noisette. Pas un mois sans un enregistrement nouveau. Tchaïkovski reste, à la différence des autres compositeurs russes de son époque, un musicien universel — aussi aimé en France, en Allemagne et aux États-Unis qu’en Russie. Son double ancrage — romantisme européen et école russe — a fait de lui le compositeur qu’on ne peut éviter. Pour resituer sa place au sein du panorama complet de la musique classique russe, notre guide des grands compositeurs russes, de Glinka à Chostakovitch prolonge cette découverte.