Machine à écrire ancienne posée sur un bureau de bois encombré de manuscrits dactylographiés, lumière tamisée de bibliothèque
DOSSIER · Littérature du XXe siècle

Littérature russe du XXe siècle : de Boulgakov à Soljenitsyne

Boulgakov, Pasternak, Akhmatova, Soljenitsyne : comment la littérature russe a survécu à la censure soviétique, entre samizdat, exil et publication clandestine.

Après 1917, la littérature russe change radicalement de visage : le Parti impose le réalisme socialiste, tandis qu'une contre-littérature se diffuse sous le manteau. De Boulgakov, qui écrit dans le tiroir, à Soljenitsyne, déporté pour avoir témoigné du Goulag, ce panorama retrace un siècle de parole confisquée puis reconquise.

La littérature russe du XIXe siècle a forgé une langue et un imaginaire — Tolstoï et Dostoïevski en sont les sommets les plus lus en France. Mais la révolution de 1917 rompt brutalement cette continuité. Pendant sept décennies, écrire en Russie devient un acte à haut risque : publier, c’est composer avec la censure d’État ou renoncer à la publication de son vivant ; témoigner, c’est parfois payer de son exil, de son internement ou de sa vie. De Mikhaïl Boulgakov, qui écrit son chef-d’œuvre en sachant qu’il ne sera jamais publié, à Alexandre Soljenitsyne, déporté pour avoir raconté le Goulag, ce panorama retrace un siècle de littérature russe façonnée par la contrainte — et qui n’a cessé de la déjouer.

1917-1932 : la littérature russe à l’épreuve de la révolution et de la guerre civile

La révolution d’Octobre 1917 puis la guerre civile (1918-1922) bouleversent en quelques années tout le paysage littéraire russe. Une partie des écrivains choisit l’exil — c’est la première vague de l’émigration russe, qui s’installe à Berlin, Prague et surtout Paris : Ivan Bounine, futur prix Nobel de littérature en 1933, ou encore le poète Vladislav Khodassevitch. D’autres restent et tentent de composer avec le nouveau régime, à l’image de Vladimir Maïakovski, poète futuriste devenu porte-voix de la révolution avant de se suicider en 1930, désabusé par la bureaucratisation du système qu’il avait célébré.

Les années 1920 sont paradoxalement une période de foisonnement formel : les avant-gardes littéraires russes — futurisme, constructivisme, formalisme — expérimentent librement, portées par l’énergie de la rupture révolutionnaire. Cette liberté relative se referme progressivement à partir de 1928, quand Staline consolide son pouvoir absolu et entreprend de mettre au pas tous les secteurs de la société soviétique, la littérature comprise. En 1932, un décret du Comité central dissout toutes les associations littéraires indépendantes pour les regrouper dans une structure unique, préfigurant la création de l’Union des écrivains soviétiques deux ans plus tard. La période de tolérance créative s’achève : commence l’ère du contrôle total.

Mikhaïl Boulgakov et Le Maître et Marguerite : écrire dans le tiroir

Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), médecin de formation devenu écrivain et dramaturge, connaît dès les années 1920 les foudres de la censure. Sa pièce Les Jours des Tourbine, portrait nuancé d’une famille de la Garde blanche pendant la guerre civile, est interdite puis rétablie sur intervention personnelle de Staline, qui l’aurait vue une quinzaine de fois au théâtre tout en interdisant à Boulgakov de publier ses romans. Cette situation absurde — toléré comme dramaturge, empêché comme romancier — pousse Boulgakov à écrire en 1930 une lettre directement adressée à Staline, lui demandant soit l’autorisation de travailler librement, soit celle de quitter l’URSS. Il obtient un poste de metteur en scène assistant au Théâtre d’Art de Moscou, mais jamais la liberté de publier ses romans.

C’est dans ces conditions que Boulgakov rédige, de 1928 jusqu’à sa mort en 1940, Le Maître et Marguerite — roman fantastique où le diable, sous les traits d’un mystérieux professeur nommé Woland, débarque à Moscou pour semer le chaos parmi les fonctionnaires soviétiques, tandis qu’un récit parallèle relit la Passion du Christ à Jérusalem. Boulgakov sait, en l’écrivant, qu’aucune publication n’est envisageable de son vivant : on parle à son sujet d’une littérature « écrite dans le tiroir » (v stol, littéralement « pour le tiroir »), c’est-à-dire composée sans espoir de publication immédiate, dans l’attente d’un avenir plus favorable.

Le roman ne paraît en URSS, dans une version tronquée par la censure, qu’en 1966-1967 — vingt-six ans après la mort de son auteur — dans la revue Moskva. Le texte intégral n’est publié qu’en 1973. Aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands romans russes du XXe siècle, il est aussi l’un des plus accessibles pour un premier contact avec la littérature soviétique, mêlant satire politique, fantastique et une histoire d’amour d’une grande intensité.

Boris Pasternak et le Docteur Jivago : un roman interdit, un Nobel refusé

Boris Pasternak (1890-1960) est d’abord reconnu comme l’un des grands poètes russes du siècle, salué dès les années 1920 pour la densité de son écriture. Il consacre les années 1945 à 1955 à l’écriture du Docteur Jivago, roman qui retrace le destin d’un médecin-poète pris dans la tourmente de la révolution et de la guerre civile. Présenté à la revue Novy Mir en 1956, le manuscrit est refusé par le comité de rédaction, qui juge le roman hostile à la révolution d’Octobre.

Pasternak fait alors le choix, risqué, de confier le manuscrit à l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli, communiste mais indépendant du contrôle soviétique. Le Docteur Jivago paraît en italien à Milan en 1957, avant d’être traduit dans de nombreuses langues — l’édition française paraît chez Gallimard la même année. Le succès international est immédiat.

En octobre 1958, l’Académie suédoise attribue à Pasternak le prix Nobel de littérature. La réaction du pouvoir soviétique est d’une violence inouïe : l’Union des écrivains soviétiques l’exclut sur-le-champ, la presse le traite de traître et de « porc qui souille la terre où il mange », et une expulsion d’URSS est explicitement évoquée. Pris de panique à l’idée d’être séparé définitivement de son pays, de sa compagne Olga Ivinskaïa et de ses proches, Pasternak envoie un télégramme à Stockholm pour refuser le prix. Il meurt deux ans plus tard, en 1960, dans sa datcha de Peredelkino, toujours sous la surveillance du régime. Le prix Nobel ne sera physiquement remis à sa famille qu’en 1989, sous la perestroïka.

Le réalisme socialiste imposé : ce que le Parti attendait des écrivains soviétiques

En 1934 se tient à Moscou le premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, sous la présidence de Maxime Gorki. Il y proclame le réalisme socialiste comme unique méthode artistique légitime en URSS. Cette doctrine ne demande pas seulement de décrire la réalité : elle exige de la représenter « dans son développement révolutionnaire », c’est-à-dire de montrer non pas ce qui est mais ce que le socialisme promet de rendre possible — héros positifs, ouvriers modèles, paysans dévoués, victoire annoncée du collectif sur l’individu.

Le tableau suivant résume les critères attendus d’une œuvre conforme et les risques encourus en cas d’écart :

Critère du réalisme socialisteAttendu du régimeSanction en cas d’écart
IdéologieAdhésion explicite au projet socialisteExclusion de l’Union des écrivains
HérosPersonnages positifs, exemplairesAccusation de « pessimisme petit-bourgeois »
FormeNarration claire, accessible au plus grand nombreAccusation de « formalisme » (expérimentation jugée décadente)
SujetVie collective, travail, révolutionInterdiction de publication
TonOptimisme, foi dans l’avenir soviétiqueInterrogatoire, internement, camp

L’appartenance à l’Union des écrivains soviétiques n’était pas qu’un honneur symbolique : elle conditionnait le droit de publier, l’accès aux revues, aux avances financières et même aux logements réservés aux artistes. Être exclu, comme le sera Pasternak en 1958 puis Soljenitsyne en 1969, signifiait une mise au ban professionnelle complète.

Qu'est-ce que le samizdat ?

Le mot russe samizdat signifie littéralement « autoédition » (contraction de sam, soi-même, et izdatelstvo, maison d'édition). Il désigne le système clandestin par lequel les textes interdits de publication officielle circulaient en URSS : dactylographiés en plusieurs exemplaires grâce au papier carbone, ils étaient recopiés à la main ou à la machine par leurs lecteurs successifs, puis transmis de main en main, souvent la nuit, entre amis de confiance. Chaque copie perdait en lisibilité à mesure qu'elle s'éloignait de l'original, mais le système permettait à des textes interdits — poèmes, romans, essais politiques — de circuler malgré une surveillance policière constante. Se faire surprendre en possession d'un texte samizdat pouvait entraîner un interrogatoire, une perquisition, voire une arrestation.

Le samizdat : diffuser la littérature interdite sous le manteau

Manuscrit ancien couvert d'une écriture serrée, encre noire sur papier jauni, éclairé à la bougie

Le samizdat n’est pas un phénomène marginal : il concerne, sur plusieurs décennies, l’essentiel de la littérature dissidente soviétique. Voici quelques exemples représentatifs d’œuvres qui ont circulé sous cette forme avant toute publication officielle en URSS :

  • Le Docteur Jivago de Boris Pasternak, avant même sa parution italienne, a circulé en samizdat dans les cercles littéraires moscovites ;
  • Requiem d’Anna Akhmatova, dont l’auteure elle-même ne conservait aucune trace écrite complète par prudence, mémorisée puis recopiée par des proches ;
  • Les premiers récits de camp d’Evguenia Guinzbourg, Le Vertige, témoignage d’une survivante du Goulag ;
  • Les poèmes de Ossip Mandelstam, mort en camp en 1938, dont l’œuvre a survécu presque uniquement grâce à la mémoire et aux copies clandestines conservées par sa veuve Nadejda Mandelstam ;
  • L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, avant son exfiltration et sa publication à Paris.

Le samizdat se double, à partir des années 1960, d’un phénomène complémentaire appelé le tamizdat (« édité là-bas ») : la publication à l’étranger d’œuvres qui ne pouvaient paraître en URSS, souvent via des maisons d’édition de l’émigration russe comme YMCA-Press à Paris, avant une réintroduction clandestine des exemplaires imprimés sur le territoire soviétique.

Alexandre Soljenitsyne et l’Archipel du Goulag : témoigner de l’univers concentrationnaire

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008), officier d’artillerie durant la Seconde Guerre mondiale, est arrêté en 1945 pour des propos jugés critiques envers Staline dans une correspondance privée et condamné à huit ans de camp de travail, puis à l’exil intérieur. Cette expérience directe du système concentrationnaire soviétique devient la matière de son œuvre entière — une filiation qui remonte, par-delà la rupture révolutionnaire, jusqu’à Alexandre Pouchkine, père de la littérature russe, dont l’héritage linguistique traverse tout le XXe siècle soviétique malgré la censure.

Son premier texte publié, Une journée d’Ivan Denissovitch (1962), récit d’une journée ordinaire dans un camp, paraît légalement en URSS grâce à l’autorisation personnelle de Khrouchtchev, engagé à l’époque dans une politique de déstalinisation. Cette fenêtre de tolérance se referme rapidement : à partir du milieu des années 1960, Soljenitsyne redevient persona non grata et entreprend, dans la clandestinité la plus totale, la rédaction de L’Archipel du Goulag, somme monumentale fondée sur son expérience et sur les témoignages de plus de deux cents anciens détenus. Pour éviter une saisie complète par le KGB, les manuscrits sont dispersés chez différents proches, aucun d’eux n’en détenant l’intégralité.

Un exemplaire microfilmé parvient en Occident ; la maison d’édition YMCA-Press publie le premier tome à Paris à la fin de l’année 1973. La réaction du pouvoir soviétique est immédiate et sans appel : en février 1974, Soljenitsyne est arrêté, déchu de sa nationalité soviétique et expulsé du pays. Il ne reviendra en Russie qu’en 1994, vingt ans plus tard, après la chute de l’URSS.

Baraquement en bois isolé dans un paysage de neige et de bouleaux dénudés, ciel gris hivernal

L’exil des écrivains dissidents : Soljenitsyne, Brodsky et la littérature de l’émigration

L’expulsion de Soljenitsyne s’inscrit dans une pratique plus large du régime soviétique : plutôt que d’emprisonner ou d’exécuter certains dissidents devenus trop connus à l’étranger pour être discrètement éliminés, le pouvoir choisit de les priver de leur nationalité et de les expulser, les coupant ainsi de leur langue, de leur public et souvent de leur famille.

Le poète Joseph Brodsky (1940-1996) connaît un parcours emblématique de cette logique. Condamné en 1964 pour « parasitisme social » — c’est-à-dire pour ne pas exercer d’emploi salarié reconnu par l’État, alors qu’il se consacre à la poésie — il est envoyé cinq ans en exil intérieur dans le Grand Nord russe. Libéré après une mobilisation internationale, il est expulsé d’URSS en 1972 et s’installe aux États-Unis, où il enseigne la littérature tout en poursuivant une œuvre poétique bilingue russe-anglais. En 1987, Brodsky reçoit à son tour le prix Nobel de littérature — qu’il peut, à la différence de Pasternak, recevoir et prononcer lui-même, la donne ayant changé sous la perestroïka naissante.

Le tableau suivant récapitule le destin de plusieurs figures majeures de cette littérature confrontée à la censure et à la répression :

AuteurŒuvre majeureDestin
Mikhaïl BoulgakovLe Maître et MargueritePublication posthume censurée (1966-67), intégrale en 1973
Boris PasternakLe Docteur JivagoPublié en Italie (1957), Nobel refusé sous pression (1958)
Anna AkhmatovaRequiemComposé sous la Terreur, publication intégrale en URSS en 1987
Alexandre SoljenitsyneL’Archipel du GoulagPublié à Paris (1973), déporté d’URSS en 1974, retour en 1994
Joseph BrodskyPoèmes, essaisExil intérieur (1964), expulsé en 1972, Nobel en 1987

Anna Akhmatova et la poésie du deuil sous la terreur stalinienne

Anna Akhmatova (1889-1966) est déjà une poétesse reconnue avant la révolution, figure du mouvement acméiste aux côtés de son premier mari, Nikolaï Goumilev, exécuté en 1921 sous une accusation de complot contre-révolutionnaire. Sous Staline, elle traverse la Grande Terreur des années 1930 dans l’angoisse constante : son fils, Lev Goumilev, est arrêté à plusieurs reprises et passe de longues années en camp.

C’est de cette expérience directe de l’attente devant les prisons de Leningrad, parmi des centaines d’autres femmes venues chercher des nouvelles de leurs proches arrêtés, qu’Akhmatova tire Requiem, cycle de poèmes composé par fragments entre 1935 et 1961. Consciente du danger que représenterait la possession d’un manuscrit complet, elle ne l’écrit jamais en entier de sa propre main : elle le compose oralement, le récite à des amies de confiance qui le mémorisent, avant de brûler le moindre fragment écrit. Cette méthode de transmission par la mémoire, à la limite de l’oralité, permet au texte de survivre sans jamais laisser de trace matérielle saisissable. Requiem ne sera publié dans son intégralité en URSS qu’en 1987, sous la glasnost, plus de deux décennies après la mort de la poétesse.

Anna Akhmatova, en quelques repères

Née Anna Gorenko en 1889 près d'Odessa, elle adopte le nom de plume Akhmatova, celui d'une arrière-grand-mère tatare, pour préserver son père des soupçons liés à ses ambitions poétiques. Figure du mouvement acméiste avant la révolution, elle voit son premier mari Nikolaï Goumilev exécuté en 1921, son fils Lev Goumilev emprisonné à plusieurs reprises sous Staline, et son œuvre interdite de publication pendant de longues périodes sur décision directe du Comité central en 1946. Elle meurt à Moscou en 1966, sans avoir vu publier l'intégralité de son œuvre majeure de son vivant.

Les conséquences d’un statut de dissident littéraire en URSS suivaient un schéma récurrent, quel que soit l’auteur concerné :

  • exclusion immédiate de l’Union des écrivains soviétiques, entraînant la perte du droit de publier légalement ;
  • surveillance rapprochée par le KGB, perquisitions et confiscations de manuscrits ;
  • pressions exercées sur l’entourage familial et professionnel de l’auteur ;
  • déchéance de nationalité et expulsion du territoire soviétique, dans les cas les plus retentissants ;
  • reconnaissance internationale immédiate, souvent accélérée par la répression elle-même, qui donnait un écho mondial à des œuvres autrement restées confidentielles.

L’héritage de cette littérature après la chute de l’URSS et sa réception en France

La chute de l’URSS en 1991 ouvre une période de publication massive et rétrospective : tous les textes interdits, censurés ou clandestins des décennies précédentes deviennent accessibles au public russe, souvent en quelques années seulement. En France, cette littérature a bénéficié d’un intérêt éditorial constant depuis les années 1970 — les éditions Gallimard, Seuil, Fayard et plus tard Actes Sud ont publié Boulgakov, Pasternak, Soljenitsyne et Akhmatova en traduction, souvent avant même leur publication intégrale en URSS.

Pour prolonger la découverte de cette période, quelques pistes de lecture complémentaires :

Cette littérature du XXe siècle occupe aujourd’hui une place particulière dans l’enseignement français : elle est souvent le premier contact des lycéens et étudiants avec l’histoire soviétique elle-même, le roman ou le témoignage rendant accessible une période que les manuels d’histoire résument en quelques pages. Boulgakov, Pasternak, Akhmatova et Soljenitsyne ne sont donc pas seulement des auteurs à lire : ils sont devenus, pour plusieurs générations de lecteurs français, une porte d’entrée vers la compréhension d’un siècle russe marqué par la contrainte et par une remarquable capacité de la parole à lui survivre.

Questions fréquentes

Pourquoi Boris Pasternak a-t-il refusé le prix Nobel de littérature ?

Pasternak reçoit le Nobel en octobre 1958, quelques mois après la publication du Docteur Jivago en Italie — le roman ayant été refusé par les éditeurs soviétiques. L’Union des écrivains soviétiques l’exclut aussitôt et une campagne de presse le désigne comme traître à la patrie. Menacé d’expulsion d’URSS, ce qui l’aurait séparé définitivement de son pays et de sa famille, Pasternak envoie un télégramme au comité Nobel pour décliner le prix. Il ne le recevra jamais matériellement : c’est son fils, Evgueni Pasternak, qui ira le chercher à Stockholm en 1989, trente et un ans plus tard et vingt-neuf ans après la mort de l’écrivain.

Qu’est-ce que le réalisme socialiste imposé aux écrivains soviétiques ?

Le réalisme socialiste est doctrine officielle proclamée en 1934 au premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques. Il impose aux auteurs de représenter la réalité non pas telle qu’elle est mais telle qu’elle devrait être dans son développement révolutionnaire — héros positifs, ouvriers exemplaires, victoire annoncée du socialisme, optimisme de commande. Toute œuvre jugée pessimiste, formaliste ou étrangère à cette ligne pouvait être interdite de publication, et son auteur exclu de l’Union des écrivains, ce qui signifiait la perte du droit de publier et souvent des moyens de subsistance.

Comment l’Archipel du Goulag a-t-il pu être publié hors d’URSS ?

Alexandre Soljenitsyne rédige clandestinement l’Archipel du Goulag entre la fin des années 1950 et 1968, en dispersant les manuscrits chez des proches pour éviter une saisie totale par le KGB. Un exemplaire microfilmé est exfiltré vers la France, où la maison d’édition YMCA-Press, spécialisée dans l’émigration russe, publie le premier tome à Paris fin décembre 1973. La nouvelle de cette publication à l’étranger provoque une réaction immédiate du pouvoir soviétique : Soljenitsyne est arrêté, déchu de sa nationalité et expulsé d’URSS en février 1974.

Quelle est la différence entre littérature soviétique officielle et littérature dissidente ?

La littérature soviétique officielle est celle qui respecte les canons du réalisme socialiste, passe la censure du Glavlit et paraît dans les circuits d’édition d’État — elle peut être de grande qualité littéraire, comme chez Cholokhov, mais reste encadrée idéologiquement. La littérature dissidente regroupe les œuvres jugées incompatibles avec cette ligne : soit elles circulent clandestinement en URSS via le samizdat, soit elles sont publiées à l’étranger (tamizdat), soit elles restent inédites du vivant de leur auteur, comme Le Maître et Marguerite de Boulgakov.

Par quel auteur commencer pour découvrir la littérature russe du XXe siècle ?

Le Maître et Marguerite de Boulgakov est le point d’entrée le plus recommandé : roman fantastique, satirique et drôle, il se lit sans connaissance préalable de l’histoire soviétique tout en la traversant de bout en bout. Une lecture est ensuite le Requiem d’Anna Akhmatova, cycle de poèmes bref et bouleversant. L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne demande un engagement de lecture plus long mais reste le témoignage de référence sur le système concentrationnaire soviétique.